mardi 31 janvier 2012

LE MESSAGE DE MR BEJI CAID ESSEBSI

 Sur Nessma TV :

- Le gouvernement Jebali doit fixer le plus tôt possible la date des prochaines élections.
BCS demande qu’elles doivent intervenir un an après les premières élections qui eurent lieu le 23 octobre 2011.
Pour des raisons de calendrier, il propose la date butoir pour le 21 octobre 2012.
- Il rappelle que lui et le président Fouad M’baza, ont donné leur accord pour l’organisation des premières élections libres, pour élire les membres de la constituante pour une durée qui ne doit pas excéder une année pour la rédaction de la nouvelle constitution.
- Ce que la majorité des partis en lice ont approuvé et signé, rappelle-t-il.
- Il insiste que le gouvernement de Jebali permette à l’ISIE de reprendre son service le plus tôt possible pour parachever son travail de recensement des tunisiens en âge d’éligibilité et permettre ainsi à presque 50 % de tunisiens non inscrits encore, de s’inscrire afin de bénéficier de leur droit électoral.

BCE met en garde contre toutes opérations d'intimidation et d'agressions, qui visent à détourner les tunisiens de la mission de la constituante.
Il rappelle que les électeurs ont donné aux élus un mandat précis pour une Constituante et non pour un Gouvernement.
Que cette constituante doit avoir une durée d'un an, comme s’y sont engagés la majorité des leaders des partis en lice.
Que par conséquent, l'ISIE doit reprendre son travail maintenant.

Aux tunisiens d’exiger un agenda avec des dates précises pour les prochains rendez-vous électoraux. A eux de veiller à ce que l'ISIE reste un organisme indépendant.
Ils ne doivent pas laisser le gouvernement jouer le temps pour s’éterniser et pérenniser une transition qui ne doit pas excéder une année !

BCS rappelle que le peuple est et restera d’dorénavant seul souverain.
Il rappelle que désormais plus personne ne le bâillonnera.
C’est pourquoi il recommande aux tunisiens de veiller à ce que plus personne ni aucun parti ne les abusent.


Son message est clair : que le peuple reste vigilant jusqu'à la réalisation des objectifs de la révolution dont le plus important  "la DÉMOCRATIE". BCS nous rappelle qu'il en a assuré la première partie mais il reste au gouvernement de Jebali de parachever la seconde partie. 
Parce que nous sommes encore au milieu du gué comme il dit !


Aux impatients qui voudraient comme priorité pour le gouvernement provisoire des réponses économiques aux problèmes sociaux des tunisiens laissés pour compte pendant plus de de 20 ans,  et relégueraient l'objectif essentiel de la révolution qui est l'instauration d'une véritable démocratie au second plan, voir à plus tard; il leur faut faire un choix :
- installer un vrai régime démocratique en Tunisie ou
- se contenter de nourrir son peuple.


Ce que Chirac a résumé dans une autre formule, qui avait beaucoup choquée les défenseurs des droits de l'homme :

" Le premier des droits de l'homme, est de manger à sa faim "....en réponse à ceux qui lui rapportaient les atteintes aux droits de l'homme par ZABA !


Tous les spécialistes s'accordent à dire que la démocratie et la liberté sont le bon moyen de développement économique. Pour exemples : 

- L'Espagne après Franco, 
- l'Argentine après Pinochet,
- le Portugal après Salazar...... 
Seul le développement économique dans la liberté peut créer des emplois et non je ne sais quelle invocation divine ou je ne sais quoi d'autres économie islamiste d'état théologique.....

Tant que la démocratie ne sera pas solidement installée, il est fort probable que les forces en place antidémocratiques comme nous le découvrons de jour en jour, ne réaliseront jamais cet objectif. Il faudra alors aux tunisiens prendre patience comme les iraniens..... pour refaire une nouvelle révolution, qui sera beaucoup plus difficile encore à faire sous un régime théocratique ! Trente ans après, les iraniens désespèrent de "dégager" leurs ayatollahs qu'ils ont pourtant installés comme gardiens de leur révolution contre le Shah ! 
Les iraniennes qui ont joué le jeu en arborant le tchador en signe de résistance au Shah, ne savent plus à quel saint se vouer pour se débarrasser de leur tchador et des ayatollahs, pour enfin recouvrer leur liberté et le statut que leur avait accordé le Shah !


Le risque réel, étant qu'un régime salafiste donc théocratique se mette en place en Tunisie ( n'a-t-il pas déjà commencé le maillage du pays par des nominations à la chaîne aux postes clefs de ses hommes ou de ses sympathisants ! ?); et alors les tunisiens pourront dire adieu à la démocratie !

D'où les mises en garde maintes fois répétées par BCS.

Rachid Barnat


jeudi 26 janvier 2012

Islam : l'hypocrite querelle des images


Ruth Grosrichard





Comparé aux autres pays arabes, le royaume du Maroc passe aujourd'hui pour être l'un des plus ouverts et des plus avancés sur la voie de la démocratie. Or, tout récemment, on n'a pas hésité à y interdire la distribution de numéros de L'Express et du Nouvel Observateur contenant chacun un dossier spécial consacré aux Arabes. Motif : lesdits dossiers reproduisaient des images du Prophète de l'islam.
Échaudée par une mésaventure semblable en 2008, et soucieuse de se montrer politiquement correcte, la rédaction de L'Express avait pris prudemment les devants, cette fois, en voilant le visage de Mahomet. Peine perdue : la censure a encore frappé, en avançant cet argument : "nous avons toujours été fermes sur cette question, très sensible pour notre opinion publique. Cela n'est pas nouveau." Rien là de surprenant de la part d'un gouvernement dirigé par l'islamiste Abdelilah Benkirane, pensera-t-on. A tort. L'initiative de cette interdiction revient au ministre de la Communication de l'équipe précédente, le très zélé Khalid Naciri. Zélé jusqu'à l'excès, même, car il existe de nombreuses représentations islamiques du Prophète, - miniatures notamment. Sur certaines, on voit les traits de son visage, tandis que sur d'autres, un voile les dissimule. Sans nous prononcer ici sur les raisons qui ont amené les artistes à choisir l'un ou l'autre traitement, il nous paraît utile de rappeler quel est exactement statut de l'image en Islam, et de nous interroger sur son évolution. D'autant que cette question, mal connue du grand public, a plus d'une fois défrayé la chronique ces dernier temps. Qui ne se souvient de la fameuse affaire des caricatures danoises du Prophète, ou de celle, toute récente, du numéro deCharlie Hebdo, intitulé "Charia-Hebdo" ? L'idée couramment admise est que l'Islam interdit toute représentation par l'image. Mais qu'en est-il au juste ?
Dès les débuts de sa prédication, Mahomet enseigne qu'il n'y a qu'un seul Dieu, et combat en conséquence tous ceux qui vouent un culte à d'autres dieux qu'Allah. C'était le cas des bédouins de La Mecque adorateurs de plusieurs divinités, représentées par des pierres et des statuettes. Il s'agissait donc au départ d'un affrontement entre le monothéisme prôné par le nouvel Envoyé de Dieu et l'idolâtrie pratiquée par certains de ses détracteurs.
Dans son ouvrage Y a-t-il "une question de l'image" en Islam ? (éd. Téraèdre, Paris, 2004), Silvia Naef nous invite à revenir au Coran. Elle affirme, à juste titre, qu'on n'y trouve pas de "théorie de l'image", ni même de position explicite à ce sujet. En effet, le mot "sûra" qui signifie "image" n'y apparaît qu'une seule fois, à propos de la création de l'homme. Quant au verbe "sawwara", "former, façonner, modeler" qui en dérive, il renvoie uniquement à l'action créatrice de Dieu. Pour la religion musulmane, comme pour le judaïsme et le christianisme, Dieu ne saurait avoir de rival. Lui seul donne vie aux créatures humaines et animales, en leur insufflant le souffle vital (al-rûh). Le Coran dit d'Allah : "Il est le Dieu créateur et formateur". Le terme coranique employé pour "formateur" est "mousawwir", utilisé pour désigner celui qui donne forme à une matière.
On ne s'étonnera donc pas que plusieurs sourates du Livre sacré condamnent le culte des idoles (terme qui vient du grec et signifie précisément "image"). Exemple : "Ô croyants ! Le vin, les jeux de hasard, les statues (...) sont une abomination inventée par Satan ; abstenez-vous en, et vous serez heureux". En cela, le Coran est proche de la Bible qui ordonne : "Tu ne te feras pas d'idole, ni rien qui ait la forme de ce qui se trouve au ciel là-haut, sur terre ici-bas ou dans les eaux sous la terre. Tu ne te prosterneras pas devant ces dieux et tu ne les serviras pas..."
Quant aux Hadîths (recueils des dires et actes attribués au Prophète et fixés plus de 150 ans après sa mort), nombreux sont ceux qui font référence à l'image. Qu'ils soient sunnites ou chiites, ils la proscrivent de manière radicale pour trois raisons : d'abord l'image est impure et souille le lieu où elle se trouve, le rendant impropre à l'exercice de la prière : "les anges n'entreront pas dans une maison où il y a un chien, ni dans celle où il y a des images" ; ensuite elle présente le risque que le musulman ne succombe à l'idolâtrie ; enfin celui qui la produit (le peintre par exemple) se pose en concurrent de Dieu.
Cela étant, certains hadîths acceptent l'image sous certaines conditions. Si les hommes et les animaux ne peuvent être représentés parce que Dieu et lui seul peut les douer du souffle vital, les végétaux et les objets inanimés échappent à cette interdiction. Ainsi, un hadîth rapporte qu'Ibn Abbas (cousin du Prophète et éminence religieuse) aurait dit à un peintre : "fabrique des arbres et tout ce qui n'a pas d'âme". Par ailleurs, certaines images de créatures animées sont admises, sous réserve qu'elles soient situées dans des endroits ou sur des supports qui n'incitent pas à l'adoration (sièges, coussins...) : selon un autre hadîth, le Prophète aurait refusé d'entrer dans la maison d'une de ses épouses parce que le tissu des rideaux était orné d'êtres animés. La femme aurait alors transformé ces rideaux en coussins, afin de permettre à l'Envoyé de Dieu de revenir chez elle. Ce qui fera dire aux juristes musulmans que l'image sous laquelle on s'assied ou qu'on foule au pied s'en trouve rabaissée et ne peut donc devenir objet d'idolâtrie.
Enfin, la figuration des hommes et des animaux n'est tolérée que dans les cas où elle n'imite ni le réel ni la vie, en amputant les corps par exemple. A un peintre perse qui lui demandait si, avec l'Islam, il pourrait encore dessiner des animaux, le même Ibn Abbas aurait répondu : « oui, mais tu peux les décapiter pour qu'ils n'aient pas l'air vivants, et faire en sorte qu'ils ressemblent à des fleurs ». 
C'est donc bien pour se prémunir contre le risque d'idolâtrie et empêcher la créature de rivaliser avec son Créateur, que la tradition musulmane rejette l'image.

On comprend alors pourquoi les artistes musulmans - depuis les miniatures persanes et turques jusqu'à l'imagerie populaire contemporaine - se sont ingéniés à représenter l'histoire sacrée dans des univers invraisemblables où les personnages ne ressemblent à personne ; où la nature n'a rien de naturel avec ses montagnes roses ou bleues, ses arbres aux branches couvertes d'émeraudes et de perles, et où le cheval ailé du Prophète (Al-Bouraq) est peint en rouge avec des taches blanches... Comme l'indique Alexandre Papadopoulo dans ses travaux sur l'esthétique islamique, le "principe d'invraisemblance" a permis d'échapper à l'interdit. En somme, ces artistes ne nous disent-ils pas sans l'avoir écrit : "nos images ne sont pas la réalité" ? Ce qui les rend singulièrement modernes quand on pense au tableau de Magritte représentant une pipe sous laquelle le peintre belge a inscrit : "Ceci n'est pas une pipe". En ce sens, on pourrait dire de toute image du Prophète : "Ceci n'est pas le Prophète", ce qui se soutient parfaitement puisque, aux yeux du musulman, le Prophète n'a pas d'égal.
La proscription de toute représentation plastique en islam explique l'absence d'images figuratives dans les espaces religieux (mosquées, médersas) ainsi que dans le Livre sacré. Dans ces lieux, en revanche, s'épanouiront la calligraphie ; la sculpture sur bois, sur marbre ou sur stuc de versets coraniques et préceptes religieux ; les enluminures ; l'arabesque et les entrelacs ; les motifs géométriques dont les zelliges andalou et marocain sont une des formes les plus achevées ; mais aussi des motifs floraux ou végétaux.
Dans les espaces profanes, on assiste au contraire, à partir du milieu du IXème siècle, à une promotion de l'image. Celle-ci trouvera progressivement sa place dans les arts visuels islamiques aussi bien en Egypte et en Afrique du Nord qu'en Espagne, dans le Croissant fertile, en Iran et en Turquie, chez les chiites comme les sunnites. Apparaitront d'abord des faïences décorées de personnages et d'animaux, des aiguières à bec se terminant par un oiseau, réalisés par les artistes pour les cours princières et l'aristocratie. Cette expression artistique profane atteindra des sommets de raffinement au fil des siècles, que ce soit en Orient ou dans l'Occident musulman, qu'il s'agisse de miniatures, d'ouvrages scientifiques et littéraires, de l'art du métal, des tissages...
Au XIVème siècle, les premières miniatures mettant en scène la vie du Prophète voient le jour. L'une d'elles, fameuse, le peint paradoxalement en train d'assister à la destruction des idoles de la Kaaba, lorsqu'il prend La Mecque en 630.
Toujours est-il que, même tolérée, la représentation imagée restera plutôt mal vue par les garants de l'orthodoxie musulmane. En 1845, Al Saffâr - un docte lettré marocain que le sultan avait envoyé en France pour y porter la voix de la religion - ne cache pas sa réprobation devant l'abondance d'images qui envahit Paris. Sa relation de voyage, contient une évocation de sa visite au Musée du Louvre pour le moins curieuse : s'il admire cet "élégant palais, imposant, bien construit et décoré", il déplore "la quantité d'images qui s'y trouvent et qui l'enlaidissent". Bref, vidé de ses trésors, ce Musée-là serait tellement plus beau ! Depuis, les mœurs ont bien évolué puisque aux Emirats arabes, le Louvre Abou Dabi, conçu avec la coopération étroite de celui de Paris, ouvrira ses portes en 2013 et recevra en prêt plusieurs centaines d'œuvres issues des collections françaises.
Voilà qui nous amène à aujourd'hui. Deux chercheurs helvétiques, Pierre et Micheline Centlivres  constatent que : "du Maroc au sous-continent indien, on est frappé par le foisonnement de l'image dans un monde musulman réputé iconophobe". Ce phénomène touche aussi bien la sphère publique que privée. Qu'on songe aux portraits de chefs d'Etat qui ornent édifices et avenues ; aux panneaux publicitaires envahissants ; à la place qu'occupent les photos, et à celle de la télévision qui invite à pratiquer en famille le culte des idoles du sport ou de la chanson, dans un salon décoré de tapisseries représentant La Mecque ou de versets coraniques en lettres dorées sur velours noir... Que dire des pâtisseries pour enfants, en forme de mariée pour les filles et de cheval pour les garçons, confectionnées en Egypte à l'occasion la fête de la naissance du Prophète et que les petits gourmands ne craignent pas d'adorer ? Même le wahhabisme de l'Arabie saoudite ne fait pas exception, puisqu'il a autorisé l'émission de billets de banque sur lesquels figurent côte à côte - paradoxale association - l'effigie royale et le verset coranique : "Il n'y a de Dieu qu'Allah seul, il n'a point d'associé...". Sans parler de l'Iran où, jusqu'au milieu des années 2000, on pouvait se procurer des cartes postales avec portrait du Prophète jeune, dans un style évoquant le célèbre éphèbe androgyne du Caravage...
Dans cette prolifération d'icônes en tout genre, l'imagerie religieuse populaire n'est pas en reste. De Casablanca jusqu'à Kuala-Lumpur en passant par Le Caire et Téhéran, on trouve à acheter des chromolithographies qui font la part belle aux récits du Coran et de la tradition musulmane. On n'a que l'embarras du choix, entre le cheval à tête de femme qui permit l'ascension au ciel de l'Envoyé de Dieu (Mi'râj) ; la généalogie du Prophète ; les personnages saints tels que Ali avec son sabre à deux lames et ses fils Hassan et Hussein, etc.
Tout l'indique donc : l'interdit portant sur l'image est aujourd'hui à ce point transgressé qu'il apparaît totalement dépassé. Sauf, évidemment, aux yeux d'intégristes comme les Talibans, qui détruisirent au canon les fameuses statues de Bamyan, faisant disparaître ainsi des vestiges de quinze siècles d'histoire, inscrits au patrimoine mondial de l'humanité. Ou encore à ceux de censeurs d'un autre âge qui, comme au Maroc, font le jeu de l'obscurantisme en refusant d'admettre que le monde a changé.

COMMENT SORTIR LA TUNISIE DE LA CRISE ?


L'erreur que les tunisiens ont commise, est d'avoir voulu une constituante tout en acceptant de lui accorder de gouverner le pays.


Il aurait mieux valu maintenir le gouvernement provisoire de Béji Caid Essebsi ou un autre sous la houlette d'un homme de consensus, avec des technocrates pourquoi pas, pour libérer de cette responsabilité les parlementaires élus afin qu’ils se consacrent entièrement à la tâche pour laquelle ils sont élus : élaborer une nouvelle constitution pour la Tunisie.


C'est Ennahdha qui a voulu tout précipiter, certain de sa popularité auprès des tunisiens et de pouvoir gérer un pays à lui seul ! Mais pour lequel il ne dispose d’aucun programme sérieux, ni politique ni économique, pour l’aider à surmonter la crise.

Par contre avec une intention non avouée de marquer la Tunisie de son empreinte en vue des prochains scrutins et de placer ses pions aux postes clefs en perspective des prochains scrutins nationaux.



Très vite la réalité a rattrapé ce parti et son gouvernement, et il a multiplié les erreurs. 
Et le premier ministre avoue humblement la difficulté de la tâche.

Leur inexpérience a montré très vite leur limite  et leur amateurisme devient dangereux pour le pays.
A l’évidence l’habit de premier ministre était trop grand pour Hammadi Jebali.



La solution que préconise Hammadi Jebali, c'est l'ouverture à d'autres partis.

Je pense comme Néjib Chabbi, qu'il faut que ce gouvernement tire les conclusions de son constat de ne pas être à la hauteur, et admette la nécessité de constituer un nouveau gouvernement, qui ne sera pas un gouvernent "Nahdha bis" !

Plutôt un gouvernement de front républicain ou de salut public où se retrouvent les différents partis représentatifs ....mais sous la houlette d'un homme de consensus n'appartenant à aucun parti.

L’homme de la situation serait Monsieur Béji Caid Essebsi.

Cet homme d'Etat et d'expérience a su maintenir la Tunisie à flot pendant la tempête post révolution.
Il saura l'aider à franchir un autre cap : l'arrimer à la démocratie.
Ainsi le pays peut continuer à « tourner » le temps que la constituante finisse de rédiger la nouvelle constitution ; et le temps que les partis s’organisent un peu mieux et murissent un peu plus !

Cette solution est préférable au maintien de ceux qui nous gouvernent aujourd'hui avec les résultats que l'on connaît, parce qu’ils ne se soucient que de placer leurs pions aux postes clefs et d’en avancer d’autres pour un maillage plus complet du pays en perspective des prochaines élections.

Rachid Barnat

mercredi 25 janvier 2012

Les Promesses (non Tenues) De Moncef Marzouki


Essayiste, journaliste

Ce militant des droits de l'homme, longtemps persécuté par le régime Ben Ali et ses sbires, a fait deux promesses aux démocrates : "veiller aux objectifs de la Révolution" et ne pas transiger. En matière de libertés publiques, de droits de l'homme, de droits des femmes, de l'enfant.  Dans les actes, c'est plus compliqué. Depuis qu'il est au pouvoir et que ces libertés sont mises sous tension à cause de ses alliés : les islamistes d'Ennahda. Ce pacte n'est pas une alliance de circonstance, guidée par le résultat des élections. Elle s'est nouée bien avant le printemps, depuis la France, où Moncef Marzouki a fini par croire que tous les ennemis de ses ennemis étaient forcément ses amis.
Son pacte avec les islamistes
En 2003, après neuf ans de dissidence, il amorce un tournant que ne lui pardonneront jamais certains démocrates tunisiens de gauche. Soutenir une "déclaration de Tunis", aux côtés des islamistes, où il est déjà question de rêver ensemble à une future Tunisie sans laïcité. Juste avant le printemps, toujours en France, il a publié un livre -- Dictateurs en sursis -- avec Vincent Geisser connu pour sa complaisance envers l'islamisme. Il a notamment commis un livre où il accuse les musulmans laïques et les journalistes d'investigation d'"islamophobie". Au sens non pas de racismes envers les musulmans mais de phobie envers l'intégrisme...
Quand les premières manifestations ont commencé en Tunisie, alors que des intellectuels laïques français prenaient sans réserve le parti du changement contre Ben Ali mais sans naïveté non plus pour l'après, Moncef Marzouki, lui, mettait son énergie à dédiaboliser les islamistes dans les médias français. Sur le site Mediapart, qui l'a beaucoup soutenu, il explique alors qu'il n'a aucun différent "idéologique" avec les intégristes. Ils leur reprochent simplement d'avoir été un peu mou face à Ben Ali. Pour le reste, Moncef Marzouki tente de rassurer le public français en expliquant que les militants d'Ennahda ne sont pas des talibans (ce qui est vrai) mais plutôt l'équivalent du FN en Français. Ce qui est tout aussi exact. Mais ne nous explique pas en quoi c'est si rassurant. Ni comment définir un homme qui accepte de servir de caution au FN tunisien. Il est vrai que depuis, le président tunisien les compare plus volontiers aux démocrates chrétiens...
De gauche, vraiment ?
Il faut dire que Moncef Marzouki, lui-même, peut difficilement être étiqueté. Il appartient à une gauche particulière, qui se dit "internationaliste" quand il s'agit de rêver à la fusion de la Tunisie et de la Libye, mais pratique volontiers nationaliste à outrance -- il dirait "patriote" -- quand il s'agit de puiser dans l'identité religieuse et le rejet de l'étranger occidental de quoi forger sa popularité. Ce qui est l'exact credo de tous les autocrates que le printemps souhaitait déloger.
Visiblement, Moncef Marzouki n'a pas décidé de renoncer au populisme pour être à son tour au pouvoir. Et il souhaite l'être un moment. L'Assemblée constituante qui vient d'être élue n'a pas de date limite. Pour éviter toute dérive autoritaire, les principaux partis se sont engagés à ne pas siéger plus d'un an. C'est à dire rendre leur copie, la nouvelle constitution, et à retourner devant les électeurs tunisiens. Tous ont accepté cet ultimatum, sauf un parti... Celui de Moncef Marzouki.
Atteintes à la démocratie et à la sécularisation
L'un de ses tout premiers actes, en tant que président, a été de prolonger l'état d'urgence. Un état dont lui-même disait, quand il était dans l'opposition, qu'il donnait trop de pouvoir au ministre de l'intérieur et menaçait les libertés publiques. Le nouveau président n'a pas bronché lorsque son gouvernement a choisi de ménager des anciens caciques du régime RCD et surtout lorsqu'il a décidé de nommer les directeurs de médias publics... Un signal très inquiétant.
Contrairement à ses promesses, il ne monte pas non plus au créneau pour défendre la liberté d'expression ou les droits des femmes lorsqu'elles sont menacées par les intégristes. Il est intervenu mais n'a pas crié bien fort lorsque des salafistes ont séquestré un président d'université pour obtenir le port du niqab. Ni lorsque la censure a repris en Tunisie, de façon plus indirecte. Contre tout film ou magazine susceptible de choquer les intolérants. Il n'a pas désavoué ses alliés d'Ennahda lorsque ces derniers ont prôné le "dialogue" plutôt que la fermeté vis-à-vis d'un petit groupe de salafistes de Sejnane (au Nord-Ouest de la Tunisie) ayant décidé d'instaurer une police parallèle : une sorte de ligue de la vertu qui tabasse les patrons de bars et menace de couper la main des voleurs après des parodie de procès... Ce qui signifie la fin de l'état de droit en Tunisie.
Doux avec les salafistes, dur avec les laïques
Ces groupes salafistes sont si extrêmes et si caricaturaux qu'on se demande parfois qui les agitent et dans quel intérêt. Certains Tunisiens croient y voir la marque d'ancien du RCD, de la CIA ou des services britanniques (de nombreux membres d'Hizb ut-Tahrir sont fraichement revenus d'Angleterre, où on les savait très infiltrés et très surveillés). D'autres notent l'attitude ambigüe d'Ennahda. Côté face, le parti condamne leurs exactions les plus grossières et en profite pour apparaître comme un juste milieu). Côté pile, les militants salafistes et les militants nadhaouis manifestant main dans la main pour faite reculer certaines libertés. Comme lors de la mobilisation contre la projection du film Persepolis par la chaine tunisienne Nesma TV.
Face à cette régression liberticide rampante, que fait le président Marzouki ? Il feint de défendre la laïcité mais fustige moins les islamistes que les tunisiens attachés à la laïcité, comme étant une "vieille gauche laïcarde et francophone".
Lorsque des tunisiens de tous bords ont choisi de retourner dans la rue pour s'inquiéter de cette dérive, en manifestant autour de l'Assemblée constituante, le doyen des représentants de son parti a même qualifié ces manifestants de "déchet de la francophonie".
Racisme et identité nationale
Le blasphème n'est plus toléré, mais le racisme se porte bien. On l'a vu lorsque le gouvernement Tunisien a choisi d'accueillir en chef d'Etat le leader du Hamas -- quitte à se brouiller avec Mahmoud Abbas. A l'aéroport, des militants islamistes se sont sentis de crier "tuons les juifs" sans émouvoir outre-mesure les officiels présents sur place. Il a fallu des réactions internationales pour que les autorités réagissent.
Ennahda a fini par dénoncer ces phrases, mais comme étant "contraires à l'esprit de l'islam" et non racistes... Rached Ghannouchi, leur leader, a condamné l'antisémitisme mais pour mieux attaquer, la phrase d'après, "les actions de quelques lobbys en Europe qui tentent de porter atteinte à l'image de la Tunisie et aux réalisations de sa révolution en recourant à l'islamophobie et aux pratiques antisémites" (entendez anti-arabes). On ne voit pas bien ce que "l'islamophobie" vient faire là-dedans. On comprend, en revanche, en quoi pointer le racisme des autres est devenu un moyen décidément commode pour ne jamais regarder le racisme des siens en face.
Moncef Marzouki, lui, a clairement réaffirmé que les juifs tunisiens étaient les bienvenus dans leur pays. Dans un discours émouvant. Reste qu'il accepte de flatter une identité nationale arabe et musulmane qui ne laisse guère de place aux berbères, aux juifs et surtout aux non croyants.
Les cérémonies du nouvel an ont été pour lui l'occasion de rappeler que les voeux n'étaient pas dans les traditions arabo-musulmanes.
Il prône aussi un enseignement débarrassée de l'usage de la langue française, qualifié de "cancer linguistique".
Ce qui ne l'empêche pas de vouloir voir les Français venir dépenser leur argent sur les plages tunisiennes, mais risque surtout d'attirer les touristes du Golfe. Notamment du Qatar, si choyé par le nouveau gouvernement tunisien.
Il n'est pas le seul à porter la responsabilité de ce désamour. On ne dira jamais assez combien l'attitude du gouvernement français pendant le printemps tunisien fût une honte. Mais est-ce vraiment une raison pour le faire payer aux Tunisiens épris de liberté et de modernité ?
Certains pensent que ces questions de société et de liberté ne sont pas l'urgence en Tunisie... Un peu comme en URSS, où l'on opposait jadis les "droits économiques et sociaux" aux droits "bourgeois" que seraient la liberté d'expression et la liberté de conscience. C'est une erreur qui s'est toujours payée. La facture sera d'autant plus lourde dans un pays aussi dépendant du tourisme, où l'économie dépend donc de l'image. Contrairement à ce qu'aimerait faire croire le nouveau gouvernement tunisien, ce ne sont pas des obsessions françaises, mais le triste constat d'un gâchis que des Tunisiens ayant fait la révolution rêvent de voir éviter. Ils se mobilisent chaque jour pour tenir tête aux intégristes. S'ils arrivent à se souder, il n'est pas dit que l'été, au lieu de l'hiver, ne puisse un jour succéder au printemps.

Lire : Appel de Tunisiens à l'tranger : " SOS, les libertés sont menacées ".

L'islam n'est l'islamisme









Abdelwahab Meddeb



Ce qui triomphe aujourd’hui en islam, c’est la politique. Or il s’agit de la partie la plus pauvre et la moins adaptée au siècle. D’autant plus que cette visée politique s’appuie sur un dispositif juridique éculé. C’est cette part pauvre qui mobilise les énergies. Par le recours à des normes qui structurent une humanité d’un autre âge, les islamistes imposent une identité alternative à celle, d’origine occidentale, qui est assimilée à notre siècle. C’est comme si les militants islamistes voulaient faire du sujet islamique un être intempestif et anachronique. Or, ces deux attributs confirment l’inscription du projet islamiste dans une logique nihiliste . De fait, l’islamiste nie les valeurs de la modernité, celles qui construisent l’individu autour de la liberté et de l’égalité, sans distinguer entre le sexe, le genre, l’ethnie, la croyance. Et le propre du nihiliste est de vouloir imposer son projet par la violence.
C’est à ce défi que sont confrontées les sociétés arabes aujourd’hui, après avoir brisé en l’an 2011 le sceau qui les empêchait d’agir. Et ceux-là même qui ont enclenché le processus révolutionnaire se trouvent dépités. Car ils ont agi selon les principes du droit naturel par les moyens de la résistance et de la désobéissance civiles, loin de la référence religieuse. Au nom de la liberté, de la dignité, de l’égalité et par la non-violence,  ils ont abattu des systèmes politiques arbitraires, corrompus, iniques. Ensuite, après plusieurs mois de gouvernement transitoire, le passage par les urnes a révélé l’hégémonie islamiste partout, en Egypte, en Tunisie mais aussi au Maroc. C’est le choc de découvrir à nu les pays réels.

Or, le pays réel est islamique et non islamiste. Toute la nuance est là. Pourquoi la référence islamique à laquelle les peuples s’arcboutent a-t-elle été rabattue sur l’islamisme, c’est-à-dire sur la part la plus pauvre de l’islam? Affinons encore les contours de l’islamisme. Par lui, se confirme la clôture qu’a connue l’islam à l’époque médiévale, celle qui a substitué à la controverse théologique le contrôle de la société par le culte et la norme. Cette politique a produit une censure sociale qui a instauré un ordre moral empêchant l’avènement d’un sujet jouissant de la liberté. Mais même ce système coercitif demeurait utopique. La société ne s’y conformait pas. Elle rusait pour s’assumer comme organisme mû par l’élan vital. Elle savait aménager les espaces de la transgression pour échapper à la contrainte de l’autorité théologique et politique. Il suffit de lire les Mille et une nuits pour s’en convaincre. Et l’islamiste d’aujourd’hui rêve de concrétiser dans le réel ce que l’histoire a révélé comme irréalisable. Il est vrai que sans l’argent du pétrole, l’islamisme n’aurait pas eu les moyens de sa politique. L’argent arabique arrose en effet cette idéologie dans sa double version, soft avec les mouvances qui émanent des Frères Musulmans, hard avec ceux qui se sont appellés salafistes et qui ne sont, en vérité, que des wahhabites purs et durs. Leur propagande transmise par les télévisions satellitaires a corrompu le sens commun islamique jusque dans des pays où la sécularisation est avancée, comme la Tunisie.

Pourtant l’islam auquel les sociétés en question se sentent profondément fidèles, cet islam n’a pas à être cédé aux islamistes et à leur interprétation réductrice. Nous n’avons pas à laisser cette référence symbolique et imaginaire aux nihilistes. Ceux-ci l’utilisent comme réponse à la crise des valeurs que connaît le monde. Ils croient trouver dans l’islamisme l’antidote à la ruine de l’humanisme et au soupçon qui corrompt l’universalisme. C’est au bord de ce désastre que l’islamisme agit comme nihilisme. Son action militante est favorisée par l’impunité dont jouit  la finance internationale qui a su imposer sa vision de la mondialisation. 

Il est de notre devoir de dénoncer dans le projet islamiste une supercherie. Et une politique inefficiente. Le salut des sociétés qui tiennent à leur référence islamique ne viendra pas du nihilisme islamiste. D’ailleurs, certaines tendances islamistes le pressentent. C’est la raison pour laquelle leurs inspirateurs abandonnent leur prétention idéologique et entrent davantage dans la logique de la technique politique qui consacre le pragmatisme. Ce qui les conduit à procéder à nombre d’accommodements sinon de palinodies. Cette adaptation au réel, au prix de l’infidélité aux principes, n’est pas seulement éclairée par le double discours et par le recours à la tactique afin d’atteindre un but stratégique. On peut en effet y voir la possible mutation de l’islamisme en démocratie islamique. N’a-t-on pas évoqué le tropisme turc dans le contexte du “printemps arabe”?

Il est vrai que le discours d’Erdogan à l’adresse des protagonistes du Caire, de Tunis, de Tripoli, ne comporte pas la moindre ambiguïté. C’est bien lui qui a insisté sur la nécessité de ne point mêler religion et politique. C’est encore lui qui a situé le respect de l’altérité au centre de la cité démocratique. Et c’est toujours le même qui a affirmé que, lui, musulman profondément pieux, pratiquant scrupuleux, fier de sa foi et de sa culture, en tant qu’homme politique, sert un Etat laïque qui maintient une égale distance à l’égard de toutes les croyances.
Certes, un tel discours a été rejeté par les Frères musulmans en Egypte. Il a été renvoyé à la spécificité de la situation turque, toujours soumise à l’Etat laïc construit par Ataturk. Mais la portée d’un tel message est indéniable, dans les contextes tunisien et marocain. Nous n’avons pas à mettre en doute la sincérité de ce discours. Nous le bornerons simplement par deux remarques destinées à maintenir vive notre vigilance dans l’espérance. Nous attendons d’abord que l’AKP d’Erdogan passe l’épreuve de l’alternance pour que soit confirmée sans conteste la mue de l’islamisme en démocratie islamique. Et nous savons ensuite qu’à force de simuler la démocratie, on peut un jour se découvrir authentique démocrate… Cela me rappelle la chute du fragment de Blaise Pascal sur le pari : fais comme si tu étais croyant, tu finiras par l’être vraiment.

Mais, dans ce passage éventuel de l’islamisme à la démocratie islamique, la contrainte de la norme résistera. Le moralisme ne sera pas évité même si l’on se dégage des rets de la loi religieuse, comme c’est le cas en Turquie et comme cela pourrait l’être dans le futur immédiat de la Tunisie. Je crains que la loi religieuse ne soit réintroduite dans la société par la coutume. Cela ne peut que porter atteinte à la liberté et en restreindre le champ d’application. Les conditions de cohabitation entre séculiers et religieux, laïcs et islamistes, pratiquants et négligents, dogmatiques et penseurs libres, prudes et libertins risquent d’être troublées par un conservatisme qui ne peut que brider la liberté des moeurs.Et ce n’est pas par un tel moralisme élémentaire et médiocre qu’on restaurera les valeurs de l’humanisme et de l’universalisme en crise. 

C’est pour répondre à cette crise que nous avons besoin de revenir à l’islam comme civilisation, et puiser dans son fonds glorieux de quoi participer à la réorientation du siècle. Par ce moyen, nous restaurons la pertinence de la référence islamique. Nous abandonnons, de cette référence, cela même qui est fétichisé par les islamistes nihilistes, à savoir le politique et le juridique. Et nous y privilégions l’éthique et l’esthétique. Ces deux directions, nous les cueillons de la matrice islamique qu’est le Coran même. En effet, notre lecture du Coran privilégie l’éthique à la loi ; nous n’inventons rien ; cette hiérarchisation est littéralement exprimée dans la sourate V, la dernière révélée, porteuse du message ultime qui se reconnaît à travers le verset 3 : « Aujourd’hui, j’ai parachevé pour vous votre religion ». Dans cette sourate, deux versets après celui en lequel la tradition exégétique identifie l’interdit des boissons alcoolisées, il est dit : “A ceux qui croient, effectuent l’oeuvre salutaire, nulle faute n’est imputable en matière d’alimentation tant qu’ils se prémunissent et croient…” (V, 93). Dans cette insistance sur l’acte “utile”, “salutaire” (‘amal al-çâlihât)se fonde le primat de l’éthique. L’expression revient une soixantaine de fois dans le Livre saint (plus que le mot çalât, “prière”).  Nous la retrouvons dans la même sourate au verset 69 : “ Ceux qui croient, ceux qui judaïsent, les Sabéens et les Chrétiens, à condition de croire en Dieu et au Jour dernier, et d’effectuer l’oeuvre salutaire, point de crainte pour eux…”. Et le verset 48 de cette même sourate V fait de l’émulation éthique le critère de l’élection et du salut avant l’identification de la croyance : “A chacun de vous, nous avons ouvert un accès, une voie. Si Dieu avait voulu, Il aurait fait de vous une communauté unique : mais Il voulait vous éprouver en Ses dons. Entrez en course pour les bonnes oeuvres vers Dieu (istabiqû al-khayrâtîlâAllâh). ” Ce primat de l’éthique sauve l’altérité et instaure ce que certains ont appelé une “théologie des religions”, reconnaissant la cohabitation des alliances dans le siècle des siècles, notamment à travers leur forme juive, chrétienne, islamique.

Et la portée esthétique est, elle aussi, en puissance dans le texte coranique. Elle est incarnée dans la célébration de la parole inspirée par la psalmodie et par la calligraphie, ces deux maîtres arts en lesquels se reconnaît la spécificité de la créativité islamique. Soumises à l’harmonie, aux règles des proportions, adaptant le nombre d’or et le pythagorisme à cette neuve matière, elles constituent l’une et l’autre la musique de l’esprit. Par la collaboration du Calame et de la Table pour l’inscription de la Lettre, les théosophes de l’islam reconnaissent la conjonction de l’Intellect premier et de l’Ame Universelle qui donne naissance à l’existant.Ainsi l’acte calligraphique et la contemplation de son produit actualisent le phénomène de la Création.

Ces deux directions (éthique, esthétique) sont  profondément investies par les spirituels de l’islam, les soufis. A partir d’eux, une éthique de la nuance peut être adaptée à notre temps et participer à la réparation de la crise de l’humanisme et de l’universalité. Un seul exemple peut illustrer éloquemment cette tendance. C’est celui de Tirmidhi (Xe siècle) dans son livre Al-Furûqwa Man’ at-Tarâduf (traduit par Geneviève Gobillot sous le titre Le livre des nuances ou de l’impossibilité de la synonymie). Ce livre est composé de 156 chapitres qui confrontent deux synonymes pour traiter de la différence qui les distinguent tant du point de vue psychologique qu’éthique. Dans le contexte révolutionnaire qui est le nôtre, aussi bien en Tunisie qu’en Egypte où a eu lieu et aura encore lieu des procès contre les malfaisants de l’ancien régime, je citerai volontiers le chapitre V qui traite de la différence entre se faire justice (intiçâr) et se venger (intiqâm). A cette occasion, Tirmidhi rappelle le verset coranique qui appelle à dépasser la loi du talion par le pardon : « La punition d’un mal est un mal identique, mais celui qui pardonne et qui s’amende trouvera sa récompense auprès de Dieu » (XLII, 40). Nous retrouvons là encore dans le texte coranique le primat de l’éthique sur la loi. Jacques Derrida ajoutera qu’il n’est de pardon que dans le pardon de l’impardonnable. Mais la question n’est pas là. La question concerne surtout le refus de la loi du talion et de son archaïsme qui continue de rôder dans les consciences. Et de respecter au plus près les règles et les rouages de la justice pour se faire justice en faisant triompher sa cause (intiçâr), loin de toute forme de vengeance (intiqâm). C’est cet acte de civilisation qui peut être soutenu par l’éthique de la nuance proposée parTirmidhi.
De même, pour l’esthétique et la poétique qui a notamment illustré l’amour et ses ambivalences, dans la concrétisation de l’esprit par la chair, entrant dès lors en résonance avec d’autres traditions de l’expérience intérieure, notamment celles des traditions de sagesse asiatique, tels le taoïsme et le tantrisme. Cela instaure un vécu construit autour du culte du beau qui donne raison d’être au souci de soi. Ainsi pourrions-nous habiter dans le monde en poète, et conduire notre vie comme une oeuvre d’art. Cette démarche est tout à fait perceptible à travers l’itinéraire terrestre et céleste de l’Andalou Ibn Arabî (qui a connu à Tunis un séjour spirituel intense), lui en qui le divin Platon s’incarne à l’horizon de la croyance islamique.

Lorsque l’on repère les virtualités éthiques et esthétiques que recèle la tradition islamique, l’on est consterné par la mésinterprétation des nihilistes islamistes. Cette crispation sur la vocation politique de l’islam et sur son corpus normatif et jurisprudentiel a produit un nœud gordien qui fige la communauté concernée depuis maintenant près de deux siècles, depuis la découverte par les musulmans de l’invention politique et juridique occidentale et son refus par peur de trahir son origine, d’être infidèle à son legs. Or, indénouable, le noeud gordien ne peut qu’être tranché.