dimanche 21 octobre 2012

La destruction de la zaouia de Sayyida Manoubia


Abdelwahab Meddeb


Au bout de la nuit du mardi 16 octobre, à 3 heures du matin, cinq cagoulés entrent dans le mausolée de la soufia Sayyida Aïcha Manoubia, à la Manouba, près de Tunis ; ils terrorisent les quatre vieilles gardiennes du sanctuaire, aspergent d’essence le catafalque, éparpillent tout autour des pneus et y mettent le feu, après avoir dépouillé les vieilles du peu de bijoux et des portables qu’elles avaient, tout en harcelant au passage la jeune dame de 22 ans qui était en leur compagnie, tentant d’en abuser. Cet acte criminel met à exécution la menace réitérée des salafistes auprès des gardiennes.
L’événement fut reçu avec émotion par l’opinion publique. Car Sayyida Manoubia est particulièrement vénérée dans la cité depuis le temps où elle y avait vécu. Née en 1180, morte en 1257, en pleine époque où Tunis était sous autorité almohade, avant qu’une branche de la dynastie berbéro-atlasienne s’affranchisse et fonde une dynastie propre, locale, celle des Hafsides. Cette sainte est tellement inscrite dans l’imaginaire collectif qu’elle marque la nomenclature des noms. Manouba, où se trouve l’une des deux zaouias érigées pour sa gloire, est un toponyme qui s’inspire de sa mémoire. Et bien des femmes portent le nom de Manoubia que je n’ai rencontré nulle part ailleurs dans le monde arabe. Le nom se décline aussi au masculin et bien des Tunisiens s’appellent Manoubi.

Abdelwahab Meddeb : La destruction de la zaouia de SayyidaManoubia


Une monographie est consacrée à cette vénérable sainte où nous sont rapportés ses Manâqib, ses faits, dits et gestes. C’est une sainte à la fois populaire et savante. Elle avait suivi des cours de Kalâmet de Fiqh, théologie et casuistique, dans la Grande Mosquée de la Zitouna. Elle avait osé défier la séparation des sexes et la réclusion des femmes pour se trouver parmi les hommes dans les cercles qui entouraient les maîtres. Elle était çâhibatumaqâl, dame qui maîtrisait le logos,  discours articulé, argumenté tout en étant mâlikatuhâl, sujet traversé par des états spirituels qui conduisent à l’extase. Pour ces qualités, le grand Abû al-Hasan Shâdhili, venant du Maroc et avant d’embarquer pour Alexandrie, lui légua l’autorité sur les disciples qu’il laissa à Tunis. 
Elle fait partie des soufis à la fois spéculatifs et extatiques. D’où son rayonnement et son accord avec Abû al-Hasan dont les disciples se perpétuent de siècle en siècle jusqu’à aujourd’hui aussi bien au Maroc et en Tunisie qu’en Egypte.

Et c’est à cette figure sainte qu’on s’est attaqué en se conformant à la logique des Wahhabites qui s’approprient illégitimement le terme de salafis. Ce qui vient d’arriver près de Tunis confirme ce qui s’est passé les mois derniers en Libye avec la destruction du mausolée de Sidi Lasmar s’ajoutant aux destructions qui ont eu lieu pour les mêmes mobiles en Somalie et au Mali. Il s’agit chaque fois d’une atteinte au patrimoine universel. D’ailleurs, comme pour la démolition des monuments de Tombouctou, l’Unesco condamne cette profanation de l’œuvre d’art que représente le bâti ancien qui conserve vif le souvenir quasi millénaire deSayyida Manoubia.
Remontons vers le fonds théorique qui légitime ce type d’action. Nous retrouvons d’abord Ibn Taymiyya (XIVe siècle) qui, dans ses épîtres et fetwas, condamne et le soufisme et le culte des saints et la visite des tombes, les ziyârât,. Ce docteur hanbalite perçoit dans l’intercession du saint une atteinte à l’Unicité divine. Ce serait un shirk, une forme de polythéisme qui associe quelque autre, divinité ou parèdre, au Dieu Un. La visite des saints, leur intercession sont confondues avec l’idolâtrie. Nous en venons ensuite à Ibn ‘Abd al-Wahhâb, le fondateur de la secte wahhabite au XVIIIe siècle. Il consacre dans son bréviaire sur le Tawhîd, l’Unicité divine, un bref chapitre à l’image, vecteur de l’idolâtrie. Après avoir condamné cette pratique, il ajoute un supplément qui n’existe pas dans la tradition polémique contre l’image, la sainteté et l’idolâtrie : il estime en effet nécessaire de détruire, d’éradiquer, d’effacer tout signe d’idolâtrie. C’est le mot t’ams qu’il utilise pour ce dessein.

La destruction des Bouddhas de Bamian par les Talibans et al-Qâ’ida au printemps 2001 correspond à l’application de ce commandement. De même pour les démolitions de Libye, de Tunisie, du Mali, de Somalie. Nous avons à affronter la barbarie de l’Internationale Wahhabite. En Tunisie même, il y a eu ces derniers temps d’autres atteintes aux lieux soufis : au Fahs, près de Zaghouan, le mercredi 10 octobre, la zaouia de Sidi Bouhdiba a été saccagée ; le 20 septembre dernier, lesdits salafistes ont imposé la fermeture et la désaffection du mémorial de Sidi ‘Abd al-QâdirJilani à Menzel Bouzelfa, au Cap Bon ; quelques mois plus tôt, les mêmes sectateurs ont rasé au bulldozer le sanctuaire de Sidi Ya’qûb à Beni Zelten, près de Matmata, dans la province de Gabés.
Tels sont les méfaits de zélés néophytes en wahhabisme. En vérité, ils ne font que continuer l’œuvre destructrice des fondateurs de cette hérésie. Les premiers Wahhabites ont procédé à l’éradication de tout vestige soufi dans le Najd et le Hijâz. Et en 1806, les troupes wahhabites ont rasé à Médine le Baqi, cimetière qui conservait nombre de traces évoquant des personnages de l’islam des origines. Le tombeau même du prophète a été sauvegardé de justesse de leur furie iconoclaste.
Ces wahhabites, au nom du Dieu Un, désertifient la mémoire. Ils abolissent l’histoire et la matière archéologique qui la sous-tend. Et ils ignorent qu’en agissant de la sorte, ils donnent au Dieu un statut de Léviathan, Totem, Moloch, idole redoutable et jalouse qui se nourrit de toutes les idoles qu’elle est sensée abolir. Par leur geste destructeur, ils instaurent un ordre construit autour de l’idolâtrie de l’Un.

Lorsque nous défendons ces lieux et cette mémoire, nous le faisons sur deux plans. D’abord, nous recourons à la tradition malékite maghrébine qui tolère le culte des saints, surtout dans sa forme sobre, celle qui procède du maître bagdadien Junayd (IXe s.). J’ai souvenir que les derniers grands shuyûkhet mudarrisîn, les derniers des oulémas de la Zitouna fréquentaient les cercles de récitation collective des hymnes d’Abû al-Hasan dans la zawiya qui lui est consacré au faîte de la colline du Jallâz. C’était pendant la saison qui le célèbre l’été les nuits qui lient jeudi à vendredi.

Ensuite, nos docteurs malékites se sont distingués avec leurs collègues hanéfites par leur virulence dans la réfutation du Wahhabisme dès les premières décennies du XIXe siècle. Je me rappelle d’une munâdhara, d’une disputation organisée au Hijâz dans les années 1820 entre un soufi malékite marocain dénommé Idrissi et des docteurs wahhabites. Notre compatriote maghrébin les confond en légitimant tout ce qu’ils interdisent, notamment l’intercession des saints, réceptacles de la grâce divine qu’ils ont la vertu de diffuser autour d’eux. 
Cette incarnation de la grâce divine peut constituer un régulateur efficace de l’excédent social, de ce que, dans un autre horizon de pensée, Georges Bataille, dans le sillage de Marcel Mauss, appelle « la part maudite ». Telle présence joue le rôle d’un exutoire, d’une pompe qui aspire la mauvaise énergie, la tendance au mal, la pulsion de mort. Bref, nous disposons sur cette scène soufie du ressort tragique qui a manqué à la culture arabe, laquelle, n’ayant pas connu le théâtre, a ignoré et la tragédie et la comédie. C’est par la médiation du culte des saints, et de la scène de la transe, que se présentifie à l’imaginaire islamique la catharsis, la purge de ce qui excède et encombre les âmes. La catharsis est une des fonctions de la tragédie telle qu’elle a été théorisée par Aristote dans La Poétique.

En outre, le culte des saints appartient à la culture vernaculairequi propose d’insignes richesses esthétiques et métaphysiques destinées à sustenter nos imaginaires.  Ce culte des saints (ou soufisme populaire)  garde vive la mémoire païenne à l’intérieur de la croyance islamique. Il préserve une forme d’archéologie de l’être. Comme il en est pour la théâtralité de la transe, encore pratiquée une fois par semaine à l’intérieur du mausolée de SayyidaManoubia que les suppôts du Wahhabismeviennent de livrer aux flammes. En cette théâtralité, nous percevons au quotidien la survivance du dionysiaque tel qu’il a été illustré par le dernier des trois grands tragiques grecs, Euripide (IVe siècle avant l’ère commune) dans sa pièce Les Bacchantes. Cette scène où se déploie le culte des saints reçoit l’excès pour reprendre encore un mot du lexique qu’emploie Georges Bataille. On peut aussi parler de démesure si l’on se réfère au langage de Nietzsche, lequel défend le pôle dionysiaque qu’il met sous tension avec le pôle de la mesure incarné par Apollon.

A travers la scène qui accueille l’excédent féminin pendant les séances de transe telles qu’elles se pratiquent à l’intérieur du mausolée de SayyidaManoubia, nous retrouvons aussi la scénographie du théâtre de la cruauté prôné par Antonin Artaud, un de ceux qui ont révolutionné le théâtre dans la première moitié du XXe siècle en s’inspirant notamment de multiples représentations archaïques venues du Mexique et d’Indonésie.
Il va de soi que ce n’est pas la superstition que nous soutenons en défendant ces lieux du culte populaire des saints. Dans la nécessité de donner sa part à l’irrationnel, nous pensons à l’esthétique et à la métaphysique qui investissent cette scène aménageant des dispositions ouvertes sur l’abyssal et le beau. Cela satisfait la trace archaïque qui continue de travailler en nous, nous, êtres de raison, habités par la prudence, maîtres du logos, et pourtant corrodés par le soupçon en cette ère postmoderne. Et nous avons la chance de disposer de cette trace millénaire à domicile, elle est encore vive sur notre territoire. Maintenons-la en vie contre les nouveaux barbares éradicateurs, curieusement alliés des agents de la globalisation consumériste et uniformisatrice. Maintenons vive la diversité qui anime l’islam par toutes les rémanences qu’il a su récupérer des cultures sur lesquelles il s’est greffé. Evacuons la funeste politique de la purification, celle héritée d’Ibn Taymiyya qui, pour les mêmes raisons, a banni l’exercice de la philosophie et des arts dans l’enceinte de la cité.

La meilleure réponse à l’incendie qui a calciné le cénotaphe de Sayyida Manoubia et son enveloppe architecturale, est de restaurer l’ensemble et de le rendre intact à ses visiteurs qui y trouveront consolation à leur détresse. La décision est prise et la chose sera faite, avec en plus l’aide de l’Alesco, cette sorte d’Unesco de la ligue arabe qui, une fois n’est pas coutume,  participera enfin à l’œuvre bonne et justifiera son existence même.




1 commentaire:

  1. S’ATTAQUER AU MAUSOLEE DE LELLA MANNOUBIA, C’EST S’ATTAQUER A L’IDENTITE DES TUNISIENS !

    Si Bourguiba a neutralisé le maraboutisme sur le plan politique, il ne s'est jamais attaqué au patrimoine culturel ni architectural de cette institution soufie.
    Car pour bâtir la Tunisie moderne, il lui fallait soustraire les tunisiens à l'influence politique et sociale des "gardiens " des sanctuaires soufis que sont les marabouts, qui il faut le reconnaître constituaient un frein pour le progrés.

    Alors que le wahhabisme s'impose comme unique référence pour la foi excluant physiquement toutes autres manifestation de la foi.
    Il prône la destruction de tout le patrimoine culturel d’une société, la privant de sa mémoire collective et de son identité, pour lui imposer un model unique et uniforme que les wahhabite veulent répandre dans le monde entier.

    Ce qui en fait une arme politique totalitaire qui s'apparente au fascisme "religieux" !

    http://latroisiemerepubliquetunisienne.blogspot.fr/2012/07/le-wahhabisme-systeme-politique.html

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