lundi 24 mars 2014

ZAIM BOURGUIBA INTERPRÉTÉ PAR Raja FARHAT

Article paru dans : Kapitalis

Raja Farhat rend hommage à Habib Bourguiba en le faisant revivre parmi nous, en nous replongeant dans l'esprit du grand homme.
L’Association "Tun Art Day", a produit au théâtre Gymnase Marie Bell à Paris, la pièce "Le Zaim Bourguiba" de Raja Farhat. 
J’y ai assisté dimanche soir avec de nombreux spectateurs conquis, comme moi, par la performance de l’acteur pendant près de deux heures.

Nous sommes à Monastir. Bourguiba déposé par Ben Ali, après le coup d’Etat médical de novembre 1987, est retenu prisonnier dans un Palais. Il se livre à un long monologue avec une femme médecin chargée de s’occuper de sa santé déclinante.

L’acteur réussit une belle performance car nous voyons Bourguiba avec sa façon de marcher, due à la fois à l'âge et à la maladie, avec sa gestuelle, le mouvement de ses bras et de ses mains, son ton parfois ironique, nous reconnaissons sa voix. Les tunisiens qui l'ont connu, reconnaissent sans peine leur Président, et les jeunes découvrent le grand homme qu'a perdu la Tunisie.

Il  nous raconte appuyé sur le bras de son médecin toute sa vie ... et c’est passionnant.

Cela commence par un bel hommage à sa mère et surtout à sa grand mère qui l'avait élevé étant le dernier d'une nombreuse fratrie. "Le paradis est au pied des mères", citation du prophète Mohamed lui rappelle l'importance de la femme dans l'islam, et lui fait prendre conscience de l'immense injustice faite aux femmes; ce qui lui inspirera le statut de la femme. 

Son enfance, sa jeunesse étudiante et notamment son séjour étudiant à Paris où il fera la connaissance de sa première femme Mathilde qui a voulu être enterrée dans le mausolée de Monastir où il a commencé à militer politiquement, avec très vite un projet de redonner au pays sa souveraineté, se démarquant ainsi de l’ancien parti Destour qui se contentait dans ses réunions autour d’un thé au pignon de vouloir quelques réformes.
Et là il nous précise, ce qui sera sa marque, que s’il combat la France coloniale, il admire les valeurs de la France des Lumières : "Liberté, Egalité, Fraternité", qui lui ont été apprises par Pierrot son instituteur de Monastir, devenu son ami et qui l’a aidé à Paris en le recommandant à Mathilde. 

La France des communards a envoyé comme instituteurs, nous dit-il, dans ses colonies les « agités, les révoltés » qui étaient des gens merveilleux porteurs des vrais valeurs de la France. C’est la plus grave erreur des colonisateurs !

Nous écoutons le récit de ses combats, de ses emprisonnements, de ses condamnations; avec des moments jubilatoires comme ses réponses à un Procureur qui lui signifiait les charges retenues contre lui.
Il évoque aussi avec passion le refus qu’il opposa de s’allier aux puissances de l’axe, alors que beaucoup de tunisiens étaient prêts à le faire. La victoire, leur disait-il, sera du côté des alliés, prenez le bon chemin pour l’avenir.

Le voilà ensuite Président évoquant le travail de Tahahr Haddad sur le Coran et la place des femmes, les cheikhs de la Zitouna pour qui toute innovation est hérésie. Il rappellera avec délectation comment Ahmed Mestiri chargé de rédiger le statut de la femme, se heurtera aux religieux de la Zitouna qui ne voulaient rien lâcher.  
Ces oulémas à qui il montrait que le Coran lui-même interdit la polygamie et à qui il demandait de lui proposer un texte, ils lui proposèrent un texte alambiqué. Mon peuple veut des textes clairs, leur dira-t-il, qu’il puisse comprendre. Puisque le Coran lui même incite à la monogamie, l'homme étant par nature incapable d'équité entre plusieurs épouses, il faut en conclure que "La polygamie est interdite" point c'est tout ! La salle s’esclaffe ! Ce que les spectateurs applaudissent, c'est le talent de l'acteur, mais aussi le génie de l'homme politique.

De belles chose aussi sur l’enseignement des enfants qui est une de ses réussites majeures, sur sa politique étrangère où il se révéla visionnaire et réaliste, rejetant les vielles lunes du pan arabisme et de l’islamisme avec une position en pointe sur le problème palestinien, instrumentalisé honteusement à ses yeux par les pays arabes et qui, aujourd’hui encore fait regretter aux palestiniens de ne l'avoir pas écouté. 
D'ailleurs il a fait le choix de se détourner des "arabes" ne croyant nullement à la pseudo fratrie des peuples "arabes" dont se gargarisent leur chefs. Par sa parfaite connaissance de l'histoire, il savait que la Tunisie a vocation à faire partie du monde occidental du fait de sa position géographique dans le bassin méditerranéen !

A un moment le vieil homme fatigué, se retire et la femme médecin qui joue le rôle du Dr Saïda Doggui le médecin de fin vie de Bourguiba, reste seule en scène et nous livre dans un monologue la face cachée et un peu plus sombre de Bourguiba, ses atteintes aux libertés, l’absence de réelle démocratie … 

Réapparaissant, Bourguiba nous donne sa version : 
- Il s'étonne qu'une partie de la jeunesse tunisienne à laquelle il a tout consacré pour l'instruire et la cultiver, se soit laissée séduire par le communisme dont les ravages se comptent par millions (30 millions en URSS et 40 millions en Chine suite au plan "bond en avant" de Mao) !
- Quant à la démocratie, il rappelle que s'il avait demandé aux tunisiens leur avis sur le statut de la femme ... ils auraient voté contre à plus de 90 % ! Voulant dire par là, que les tunisiens d'alors, à peine sortis du colonialisme n'étaient pas mûrs encore pour la démocratie ... il fallait assurer d'abord leur éducation et les instruire pour qu'ils deviennent citoyens responsables, dans la jeune République qu'il construisait. 

Au total une performance remarquable, un spectacle où l’on ne s’ennuie pas une minute et qui éclaire sur la vie et l’œuvre de ce véritable chef d’Etat. Il y avait beaucoup de jeunes tunisiens dans la salle et bon nombres de français. 
Ce spectacle vaut mieux pour eux que toutes les conférences et les colloques d’historiens. Un tel spectacle devrait être diffusé à la télévision car il éduque sans ennuyer et constitue une belle leçon de politique au sens noble du terme.

On se dit en sortant de ce spectacle que la Tunisie a eu de la chance d’avoir Bourguiba et qu’elle aurait besoin aujourd’hui, dans la crise qu’elle traverse d’un homme qui, comme lui ait une vue claire et positive de son avenir.

Mille bravos à Raja Farhat pour sa belle performance. Il a fait preuve d'une grande intelligence pour avoir dépassé les griefs qui l'opposaient lui et son père Sahbi Farhat, à Bourguiba; lui reconnaissant au final, un "bilan" positif.

Rachid Barnat

2 commentaires:

  1. UN ARTISTE NOURRI PAR L'HISTOIRE DE SON PAYS ... nous raconte avec beaucoup de dignité et de lucidité, le drame de sa famille : sur Alhiwar Ettounsi !

    Raja Farhat : Magnifique témoignage sur l'époque trouble fratricide qu'avaient connu les bâtisseurs de la Tunisie moderne de Bourguiba.
    Il réfute l'exploitation de cette douloureuse période par certains populistes pro- Marzougui, en leur disant : " Nos morts ne sont pas à vendre " !

    Il rappelle que le monde arabe pratiquait dans ces années là, l'élimination physique de tout opposant !
    Ce qui malheureusement perdure encore de nos jours : Chokri Belaid et Mohamed Brahmi, pour ne citer que ces deux-là, illustrent bien la "conception" par les partis au pouvoir de la place qu'ils accordent à l'opposition !
    Chose que la Tunisie doit dépasser pour rejoindre les pays modernes et les démocraties dans le monde.

    Raja a donné à voir la grandeur de l'homme et l'intelligence de l'artiste engagé qui juge les hommes dans leurs époques et les événements dans leurs contextes et non à l'aulne des pratiques de notre époque !
    D'ailleurs, dans son spectacle il rend un sincère hommage à Bouguiba !
    Ce qu'on appelle l'honnêteté intellectuelle !!

    Chapeau l'artiste !

    https://www.facebook.com/video.php?v=387034168141415&pnref=story

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  2. LE DISCOURS DU PALMARIUM !

    Raja Farhat reprend le discours de Habib Bourguiba tenu au Palmarium lors duquel il donne une leçon magistrale à Kaddafi sur l'art et la manière de diriger les peuples !

    Une leçon qui reste d'actualité, et que rappelle Raja Farhat à l'intention des pan islamistes et des pan arabistes toujours attachés à leurs lubies destructrices l'u ne et l'autre, de la nation tunisienne.

    Bravo Raja pour ce rappel où l'artiste disparaît derrière la voix et l'intonation de Bourguiba, pour nous faire revivre le grand homme.

    https://www.facebook.com/CapFm.PageOfficielle/videos/vb.206053632808927/1086975461383402/?type=2&theater

    Le discours par Bourguiba :
    https://www.youtube.com/watch?v=ewlxtWy8rlI

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