vendredi 31 octobre 2014

RECREATION A L'ACROPOLIUM

Pour me détendre d'une campagne électorale épuisante, des amis m'ont proposé une recréation en musique à l'Acropolium, ancienne basilique Saint-Louis de Carthage, mais le plus récent des monuments anciens de l'histoire de Carthage, transformée en centre culturel dans le cadre de la sauvegarde, de la mise en valeur et de l'animation du parc national Carthage Sidi Bou Saïd.

Le directeur du centre culturel est Mustapha Okbi qui se présente comme le nouveau prêtre des lieux, prêtre laïc cela va de soi laisse-t-il entendre avec humour, fier de servir la culture dans un tel monument majestueux. 


Plafond à caisson en bois peint
Hier soir c'était la clôture du 20 éme festival " OCTOBRE MUSICAL CARTHAGE ". 
Devant une salle comble, nous avons eu le plaisir de découvrir le jeune orchestre et chœur philharmonique de Tunis, dirigé par le talentueux Chedi Garfi.

Au programme nous avons eu :
- L'Hymne national tunisien : émouvant moment, où tout le monde s'est levé affirmant son attachement à la République tunisienne, comme pour dire aux aventuriers Ghannouchi et Tartour alias Marzougui qu'ils ne réussiront pas à effacer la Tunisie pour l'englober dans le magma califal du premier, ni dans "le Monde arabe" du second ! 
- Pavane en Fa dièse mineur Op. 50, de Gabriel Fauré,
- Fantaisie chorale en Do mineur, Op. 80, de Ludwig Van Beethoven,
- Danse Hongroise n° 1 & 5, de Johannes Brahms,
- Noujoum allil (étoiles de la nuit), de Farid al Atach : magnifique orchestration symphonique d'une très jolie chanson du grand Farid !
- Jurrasik Park : Jhon Williams,
- Extrait de l'opéra de Faust, de Charles Gounod,
- Music from gladiator, de Hans-Zimmer, et
- Moment for Morricome, de Ennio Morricone.

Ce fut un spectacle de bonne qualité et de bonne tenue digne du lieu magnifique, devenu patrimoine national.
Mes amis ont bien fait de m'y emmener : la musique adoucit les mœurs et la beauté du lieu élève l'âme, dit-on. Ce fut le cas : je suis sorti enchanté et détendu.

J'ai aperçu parmi les spectateurs, un ex-constituant Noomane Fehri (el Kotb) apparemment heureux d'être réélu le 26 octobre en tant que parlementaire, qui serait venu en famille pour fêter sa réélection; à moins qu'il ne soit venu lui aussi tout simplement pour se détendre après une campagne électorale qui a épuisé tant de tunisiens pour défendre la Tunisie contre les Frères musulmans et leur obscurantisme sacré !

Rachid Barnat

Petit bémol : cette jolie basilique au style byzantino-mauresque, a besoin de quelques restaurations; ne serait-ce que de réparer les dégâts des eaux visibles dans la coupole. 

mercredi 29 octobre 2014

VU DU MONDE ARABE : En Tunisie, la démocratie va bien

Dessin de Bleibel.
La presse arabe salue l'expérience tunisienne. Les législatives du 26 octobre ont eu lieu sans accrocs et l'alternance est au rendez-vous avec le parti séculier Nidaa Tounès qui serait en tête et le parti islamiste Ennahda en deuxième position.

"Le deuxième scrutin libre qui a eu lieu le 26 octobre en Tunisie [après celui du 23 octobre 2011] confirme la poursuite de la transition politique commencée avec la chute du régime dictatorial de Ben Ali [en janvier 2011], un événement sans précédent qui a été suivi dans la région par des tentatives couronnées de plus ou moins de succès", souligne le site libanais Now

La Tunisie a échappé à la violence grâce au dynamisme de sa société, largement éduquée, et à la solidité de ses institutions fondées par le père de l'indépendance, Bourguiba [chef de l'Etat de 1957 à 1987, Habib Bourguiba est considéré comme le fondateur de la Tunisie moderne]. Mais aussi grâce au "pragmatisme du parti islamiste Ennahda qui a su éviter la reproduction de l'exemple égyptien". 

"Les Tunisiens sont meilleurs que nous"

"Ce petit pays voisin de la Libye est comparable au Liban, voisin de la Syrie", enchaîne le quotidien libanais An-Nahar. Et la guerre civile qui se déroule en Libye a plus d'un point commun avec les combats qui déchirent la Syrie. Mais, alors que le Liban vit dans la crainte d'une "contamination des maladies syriennes", la Tunisie, dont le tissu social est homogène et épargné des dissensions confessionnelles, a su "résister à l'agonie qui a eu raison des autres pays du printemps arabe". Ce que le Liban, "premier pays démocratique dans le monde arabe", n'a pas pu réaliser. "Les Tunisiens sont meilleurs que nous." 

Sur le même ton, l'éditorialiste d'El-Watan écrit : "Ironie du sort, vue d’Algérie, la Tunisie paraît aujourd’hui un modèle de transition et d’alternance au pouvoir à suivre, et un laboratoire d’incubation de la démocratie que l’Algérie a cessé d’être depuis des dizaines d’années. Nos voisins ont prouvé que le changement de régime ne signifie pas forcément le chaos comme en Libye, en Egypte et en Syrie. L’exception tunisienne est un cas d’école." 

La chute des islamistes

Le quotidien algérien revient sur le recul du parti islamiste Ennahda, "qui ne parviendrait pas à dépasser les 70 élus" alors que son rival séculier Nidaa Tounès (Appel de la Tunisie) "a obtenu autour de 85 sièges", sur un total de 217. Et de souligner : "Les islamistes croyaient prendre le pouvoir pour une longue échéance, le premier examen électoral leur a été fatal." Même son de cloche dans Al-Jazirah, le quotidien saoudien se réjouit de la chute des islamistes "qui n'excellent que dans le mensonge et les promesses vaines". 

De son côté, le quotidien libanais As-Safir relève que les relations entre le camp des libéraux et celui des islamistes d'Ennahda ne sont pas encore bien dessinées, et qu'il faudra attendre la présidentielle du 23 novembre pour que cela soit clarifié. En attendant, "la révolution en Tunisie se porte bien, de même que la démocratie. De quoi faire des envieux." 

Dans ce concert de louanges, le site Al-Modon se distingue par une analyse pessimiste en s'arrêtant sur "la composition du parti Nidaa Tounès qui repose sur des hommes politiques de la vieille garde" [le dirigeant du parti, Béji Caïd Essebsi, a été Premier ministre de février à décembre 2011, pendant la période de transition au lendemain de la révolution, et ministre à l’époque d’Habib Bourguiba]. Al-Modon estime que sa victoire "est un retour vers l'ancien régime, comme c'est le cas en Egypte et comme cela risque de se produire en Libye, en Syrie ou encore au Yémen". Et de conclure : "Le printemps est terminé. D'une manière ou d'une autre, les peuples arabes ont choisi le repli et la suprématie des armées laissant la voie libre à l'organisation de l'Etat islamique, en attendant une deuxième vague de printemps arabe."

La leçon de démocratie des Tunisiens

Les Tunisiens ont dit non aux islamistes "modérés" que leur "vendaient les EU & l'UE !
Il est choquant que la France berceau de la laïcité, soutienne les Frères musulmans en soutenant que leur islamisme est "modéré" et compatible avec la démocratie ... poussant le cynisme jusqu'à souhaiter l'alliance de Nidaa Tounes avec Ennahdha ... 
qui plus est, par les socialistes au pouvoir !
Comme si les tunisiens conseilleraient au parti socialiste français de faire alliance avec le FN des Le Pen !
R.B

Jean-Michel Helvig
Jean-Michel Hevig

L'islamisme n'est pas irrésistible. La Tunisie vient d'en apporter la démonstration, même si l'histoire propre à cet ancien "protectorat" de la France coloniale en fait une notable exception dans un monde arabo-musulman pris en tenaille par les fondamentalistes religieux et les tyrans politiques (quand ce ne sont pas les mêmes).
Habib Bourguiba, le père de l'indépendance tunisienne, défendait des principes laïcs et progressistes qui ont fait de la Tunisie un pays à l'avant-garde des droits de la femme dans un monde musulman qui n'y est guère enclin. On pourrait d'ailleurs mesurer la liberté individuelle des pays arabo-musulmans au pourcentage de femmes voilées, du moins à la contrainte pesant sur celles qui prétendent ne pas vouloir être soumises à une conception masculine qui ne veut voir dans "l'autre moitié" du ciel qu'un objet de concupiscence lubrique dont elle devrait être protégée.
Les législatives qui se sont déroulées dimanche en Tunisie ont été marquées par le recul notable d'Ennahda. Ce parti islamiste qui a gagné les premières élections libres de 2011, au lendemain de la "Révolution de jasmin", perd un quart de ses sièges de députés, sanction de ses trois années de gouvernement où l'on a pu mesurer, outre son incompétence économique, le danger de sa stratégie d'accaparement du pouvoir et ses complaisances vis-à-vis des islamistes radicaux auxquels les Tunisiens doivent l'assassinat de deux figures marquantes de l'opposition de gauche, ainsi que des attentats contre la police et l'armée.
En revanche, les forces laïques et progressistes, regroupées au sein de Nidaa Tounès, ont réalisé une percée spectaculaire avec 38,24 % des suffrages (contre 31,35 à Ennahda) sans négliger, autre symptôme de la déroute islamiste, les quelque 15 % obtenus par des formations libérales, centristes ou d'extrême gauche qui étaient dans une opposition radicale à l'islamisation de la société tunisienne.
Le coup d'arrêt porté à Ennahda vise une stratégie commune à tous les Frères Musulmans, cette confrérie née dans les années 1930 en Égypte, d'instaurer un ordre politico-religieux totalitaire par tous les moyens que les situations imposent, y compris même la démocratie quand çà se présente. Mais l'on a pu constater que les victoires électorales de ces islamistes, que ce soit en Égypte, en Turquie, à Gaza, et bien sûr en Tunisie, étaient le levier d'une prise de pouvoir rampante où, progressivement, la loi religieuse s'imposait à la loi démocratique. Certains ont pensé, notamment ici en France, que l'islamisme politique pouvait évoluer positivement à l'instar des démocraties chrétiennes que l'on a connues, les Tunisiens n'ont pas eu cette naïveté.



Mises au point de Béji Caïd Essebsi

LE SENS DU VOTE "NIDA TOUNES" : Rejet des Frères musulmans !
En effet l'immense majorité de tunisiens qui ont voté Nidaa, c'était pour eux un vote utile contre Ghannouchi et ses "frères" !

D’ailleurs BCE disait que ceux qui votent Ennahdha, voteraient en réalité contre Nidaa !!
Conclusion : Il est hors de question que BCE s'allie avec ceux que les tunisiens ont rejetés le 26 octobre, en leur disant NON .... pour rattraper la faute commise le 23 octobre 2011 qui a causé la ruine du pays en ruinant leurs espoirs nés un certain 14 janvier !
D'ailleurs pour BCE, l’islam politique est une imposture !
Beji Caïd Essebsi, président de Nidaa Tounes
ALORS, C'EST LE DÉBUT DE LA FIN DE L'ISLAM POLITIQUE ? Après l'Egypte qui a dégagé les Frères musulmans suite au mouvement populaire "tamarroud", puis la Libye suite aux élections contestées; autour des Tunisiens de les dégager, ce qu'ils ont fait par les urnes ! Une gifle pour les marchands du temple.
R.B


Béji Caïd Essebsi : "Je ne crois pas à l'islam politique" !

À 87 ans, il a traversé toutes les évolutions de son pays. L'indépendance en tant que ministre à plusieurs reprises de Bourguiba. Puis Ben Ali, comme président du Sénat. Enfin, Premier ministre après la révolution de février à octobre 2011. Le voici gagnant des législatives avec son parti Nidaa Tounes, qu'il qualifie de centriste. Sous peu, l'homme repartira en campagne afin d'être élu président. Analyse des résultats provisoires, diagnostic de la situation économique et sociale, agenda politique : BCE se confie.

Costume gris à fines rayures, lunettes aux montures noires, l'homme affiche la sérénité d'un lendemain de victoire. Malgré une campagne épuisante, un meeting chaque soir dans tout le pays, ce vétéran de la vie politique tunisienne semble dopé par ce succès. Sans pour autant céder au triomphalisme. Les résultats définitifs ne sont pas encore connus et le boss de Nidaa veut éviter les festivités intempestives. La situation sociale et économique du pays ne le permet pas. Et l'abstention massive - 2,2 millions de Tunisiens ont boycotté les urnes sur 5,3 millions d'inscrits - n'est en rien un indicateur rieur. Au deuxième étage du siège du parti, au coeur du quartier d'affaires des Berges du Lac, son bureau est assailli par les nouveaux élus, des hommes d'influence, des amis et des courtisans. Une scène de la vie quotidienne du monde politique. Dehors, des jeunes venus de Nabeul scandent "Béji" tout en enflammant des fumigènes. Son portable sonne à plusieurs reprises, des "mabrouk" retentissent. Son staff planche sur les résultats qui tombent au compte-gouttes. En tête mais sans majorité, il va falloir composer, créer une coalition. Dès le 2 novembre, Essebsi reprendra les sentiers de la campagne. Présidentielle, cette fois-ci.

Le Point Afrique : Quelle analyse politique faites-vous de ce scrutin ?

Béji Caïd Essebsi : Nous n'avons pas les résultats définitifs, mais la tendance est connue. Nous sommes en tête. La procédure prend du temps, car le décompte manuel est très lent. Que voulez-vous, les gens n'ont confiance qu'en cette méthode. Nidaa Tounes arrive en premier, suivi d'Ennahda. On observe que deux partis viennent ensuite en concurrence : l'UPL (NDLR : parti créé par l'homme d'affaires Slim Riahi) et le Front populaire.

Le Point Afrique : À quoi ressemble la Tunisie de 2014 ?

Béji Caïd Essebsi : Les gens ont voté pour le changement. La gestion d'Ennahda durant deux ans et demi a plaidé contre le mouvement. Et le travail de Nidaa Tounes sur le terrain a été confirmé. Il faut cependant tenir compte du facteur abstention. Les Tunisiens en âge de voter sont 8,4 millions. Ils sont 5,3 millions à s'être inscrits sur les listes électorales. Et seulement trois millions ont voté. Ce qui est moins qu'en 2011, presque un million de voix a disparu. Cela exprime une déception à l'égard de la politique. La gestion des deux troïkas (alliance Ennahdha avec le CPR et Ettakatol) a été catastrophique, ce qui, pour les Tunisiens, devient l'échec de tous les politiques. Le message est clair quand les jeunes ne votent pas. Nous devons passer le flambeau à la nouvelle génération.

Le Point Afrique : Sans majorité, avec qui allez-vous gouverner ?

Béji Caïd Essebsi : Les élections sont un package législatives-présidentielle. Après ce processus, je déciderai. Pour l'instant, j'attends les résultats définitifs des législatives. Puis il faut terminer les présidentielles, dont le premier tour est le 23 novembre. Le candidat de Nidaa Tounes sera-t-il élu ?

Le Point Afrique : Votre victoire à la présidentielle vous donnerait-elle une force politique supplémentaire ?

Béji Caïd Essebsi : Pas une force, une cohérence. Quoi qu'il arrive, nous ne gouvernerons pas seuls.

Le Point Afrique : Allez-vous former un gouvernement avec les islamistes d'Ennahda ?

Béji Caïd Essebsi : Si l'ensemble des partis modernistes le permet, nous gouvernerons avec eux. S'ils sont de la même obédience que nous, nous pourrons travailler ensemble. Ennahda ? Ce n'est pas notre choix !

Le Point Afrique : Quels sont vos chantiers prioritaires ?

Béji Caïd Essebsi : L'ordre public. Il faut restaurer la sécurité. Et je ne parle pas que du terrorisme. Il faut rétablir l'État. Il y a un déficit d'État depuis plusieurs années qui n'est plus acceptable. D'autant que la Tunisie a une tradition d'État, une administration, une culture de l'État. Aujourd'hui, nous devons restaurer l'État de droits et de libertés. Lorsque j'ai gouverné au lendemain de la révolution, j'ai pu compter sur notre administration. Avec les gouvernements suivants, les changements, les nominations partisanes ont déconstruit l'État. 

Le Point Afrique : Le gouvernement de technocrates que dirige Mehdi Jomaa devait revenir sur ces nominations... 

Béji Caïd Essebsi : ... Ce fut lent et insuffisant ! Il faut cependant reconnaître qu'il a su imposer des réformes fiscales et que, sur le plan sécuritaire, il a bien travaillé. 

Le Point Afrique : Quelles sont vos solutions économiques ?

Béji Caïd Essebsi : La situation économique est très mauvaise au point que les agences de notation ne nous notent plus. La crise tunisienne est multiple : sociale, économique, politique, sécuritaire... Nous avons besoin d'une mobilisation intérieure, la Tunisie, et extérieure, nos amis étrangers. Il faut une stabilité politique et sécuritaire pour que l'économie reparte. Ce sera une solution évolutive. Il faut au moins deux ans pour pouvoir donner une première indication que nous sommes sur la bonne voie. Après, la confiance se rétablira. Nous devons rétablir les relations avec le monde arabe, les pays du Golfe, en menant une politique modérée.

Le Point Afrique : Le modèle économique basé sur le tourisme et les bas salaires est-il encore viable ?

Béji Caïd Essebsi : Sur le tourisme, oui. Pour le reste, le phosphate est une de nos rares richesses. Mais je ne vais pas aller à l'ONU pour résoudre la crise qui paralyse le complexe de Gafsa depuis plus d'un an. Ce problème relève d'une crise de gouvernement. Il faut dialoguer, décider, trancher.

Le Point Afrique : Que faut-il faire avec le voisin libyen ?

Béji Caïd Essebsi : La situation en Libye est dramatique. Il n'y a plus d'État. Des milices surarmées gouvernent. Le langage du baroud prime... Je ne conseille pas aux Tunisiens de se mêler de ce conflit. Tout autant qu'il faut éviter les interventions internationales. Ce sont aux Libyens de reconstruire leur pays.

Le Point Afrique : Quel bilan faites-vous de vingt-trois années de règne de Ben Ali ?

Béji Caïd Essebsi : Il nous a amené une révolution. Il a instauré la corruption à forte dose. C'était un gouvernement basé sur la force, utilisant la police pour cela. Il a essayé de détruire ce que Bourguiba avait construit sans vraiment y arriver. L'enseignement est généralisé, le statut de la femme confirmé. Mais les classes moyennes s'appauvrissent, la déscolarisation s'aggrave... Nous sommes un petit pays, nos ressources sont limitées. Nous devons faire comme Bourguiba : investir dans la matière grise. Il nous faut revoir le système éducatif, investir massivement, surtout à partir du troisième cycle, afin que nos jeunes deviennent "up to date". Idem pour le secteur de la santé. Notre système est en ruine. Nous devons agir modestement, mais que les gens sentent une amélioration. 

Le Point Afrique : Vous êtes candidat à la présidentielle. Pensez-vous que Moncef Marzouki, l'actuel président, doit démissionner ?

Béji Caïd Essebsi : Oui, pour que ce soit équitable et puis par éthique. Puisque M. Marzouki estime que son capital est "l'éthique", qu'il quitte ses fonctions pour faire campagne. La nouvelle Assemblée commencera ses fonctions sous l'égide d'un ancien président. C'est insensé. Cela pose un problème constitutionnel. Pour moi, pas de nouveau gouvernement sans nouveau président.

Le Point Afrique : Mehdi Jomaa, le Premier ministre, restera-t-il en fonction ?

Béji Caïd Essebsi : Jusqu'en mars, je pense.

Le Point Afrique : Regrettez-vous ces trois années consacrées à la rédaction d'une nouvelle Constitution ?

Béji Caïd Essebsi : Ce sont trois ans perdus, en gros. La Constitution de 1959 (NDLR : celle voulue par Bourguiba après l'indépendance) aurait pu être ajustée, modernisée, cela suffisait. Bref. Lorsque Chokri Belaïd a été assassiné, le 6 février 2013, le Premier ministre Ennahda, Hamadi Jebali, était prêt à s'en aller et à laisser la place à un gouvernement de technocrates. Moi, j'ai dit : c'est l'ensemble des structures, dont la constituante, qui doit partir. Trois ans perdus, certes, mais aussi trois ans d'apprentissage politique.

Le Point Afrique : La Tunisie est la seule survivante du Printemps arabe...

Béji Caïd Essebsi : ... L'expression "Printemps arabe" est une création européenne. En 2011, lors du G8 de Deauville, on a invité deux Premiers ministres issus de pays ayant connu une révolution : le tunisien et l'égyptien. Les dialogues sont demeurés secrets, mais j'ai dit aux dirigeants du G8 : "Il y a un début de Printemps tunisien." Pas plus. Notons quand même un changement notoire : beaucoup de dictateurs ont disparu (Moubarak, Kadhafi, Ben Ali...).

Le Point Afrique : Croyez-vous à l'islam politique ?

Béji Caïd Essebsi : Moi ? Non ! Je suis pour un État du XXIe siècle, mais qui demeure l'État d'un peuple qui est musulman depuis quatorze siècles. La Tunisie pratique l'islam modéré avec les écoles de Kairouan, de la Zitouna. L'islam politique, ce sont des mouvements politiques qui instrumentalisent la religion pour arriver au pouvoir. La greffe Ennahda n'a pas pris. À Nidaa, nous sommes des modérés. Pas des extrémistes.

Le Point Afrique : Avez-vous parlé récemment avec Ben Ali ?

Béji Caïd Essebsi : Cela fait plus de dix ans que je ne lui ai pas adressé la parole...

Béji Caïd Essebsi, digne successeur de Bourguiba à la tête de la République tunisienne.
Béji Caïd Essebsi, digne successeur de Bourguiba 
à la tête de la République tunisienne.

Ennahdha, grand vainqueur de la joute électorale …

ENNAHDHA A PERDU, MAIS LES NAHDHAOUIS ONT GAGNÉ !
Ils ont su faire de leur défaite une victoire avec la complicité involontaire (?) des médias et des hommes de l'opposition ! A les voir les ménager pour ne pas les vexer, on se dit qu'ils craignent leur violence et que leur terrorisme reprenne !!
R.B
Par Mehdi Kattou*

Au risque de contraindre certains à suspendre les festivités le temps de la lecture de ces quelques lignes, d’être extirpé de l'euphorie généralisée sans qu’il y ait une voix discordante qui gâcherait ce tableau à la composition parfaite, je tiens à apporter quelques précisions révélant le véritable vainqueur de cette joute électorale, à savoir Ennahdha.

Cette euphorie des participants aux différents plateaux TV, contraste fortement avec la mine défaite des leaders nahdhaouis. Voici quelques éléments de réponses permettant d’apporter les maillons manquants aux chaînes TV qui couvrent les élections législatives.

D’abord, Ennahdha a gagné une année sur la date initiale pour la tenue de ces élections. Année, qu'elle a mise à profit pour faire diversion sur les questions vitales, jouant des divergences sociétales qu'elle a volontairement installées et taisant son bilan désastreux. Une année donc à gommer un parcours apocalyptique et des mesures conflictuelles. Le Front du Salut s’est apparenté à un front de sauvetage d’Ennahdha, en premier lieu ! 

Ensuite, Ennahdha a réussi le pari d'orienter la campagne électorale sur des axes qui ne remettent pas en cause son existence. En effet, faire prévaloir la situation sanitaire sur son implication dans des actes hautement « sanctionnables », était un choix judicieux pour les protégés de Ghannouchi ! Et l’ordre des priorités s’en est trouvé chamboulé. Le discours d'Ennahdha a fortement contribué a sa mue apparente et constitue un bouclier contre les attaques de l'opposition, pourtant légitimes et argumentées.

En fin stratège, Ennahdha a fait commerce de chair à canon il y a trois ans, juste avant son exercice périlleux du pouvoir. Pourtant son choix était sanctionné par les urnes au vu de la déconfiture totale de ses alliés et du recul partiel de ses résultats en tant que formation politique prétendument majeure. Lorsqu’on s’inscrit dans une évidente relativité, on saisit la portée des risques encourus qui en l’occurrence ont été évités et atténués par le parti islamiste. 

Par ailleurs, dans une lecture minutieuse des résultats annoncés, on ne peut que constater la dépendance des vainqueurs annoncés (Nidaa) des perdants. Ils seront contrains à faire une alliance contre-nature avec eux, ou ils devront assumer une fragilité d'un pouvoir tributaire de petites formations politiques lors du prochain exercice quinquennal.

Enfin, les doigts accusateurs ne se dressent jamais contre les perdants; puisque les principaux bénéficiaires des fraudes, dépassements et supercheries en tous genres, se voient tresser des lauriers. Sauf qu’Ennahdha a réussi à instaurer une nouvelle culture électorale et de nouveaux standards de pratiques douteuses qui ont enfanté de machines à fraude dépassant l’entendement mais à la mesure de l’ambition de Montplaisir, siège du parti. Résultat : Ennahdha a réussi à amplifier son poids électoral, à minimiser ses fraudes et ses erreurs, ses bourdes et ses crimes (Chokri Belaid, Lotf Naghedh, Mohamed Brahmi ...) !

Sans oublier que prospérer malgré le "largage" international des "Frères musulmans", est également une prouesse en soi. Arriver à optimiser l'enfumage de l'opposition et prendre ses distances avec ses plus fidèles lieutenants (LPR, Ansar chariâa, Habib Ellouze, Sadok Chourou, etc ), est stratégiquement payant !

24 heures après les premiers résultats électoraux, Ennahdha peut souffler et peut aborder sa reconstruction loin des projecteurs, en se donnant le beau rôle; alors que ce parti n'a encore pas fait son autocritique puisque par deux fois il l'a reportée, et dont la dernière s'est terminée dans une parodie de référendum.

Les prochaines semaines vont être essentielles pour un tamisage des hommes politiques pour une nouvelle scène politique comptant certes des politiciens de qualité mais aussi beaucoup d’apprentis-stratèges et de pseudos-hommes d’Etats, pour ne pas dire d'amateurs .

Pour finir, une question reste en suspens : Pourquoi a-t-on « réformé » et désintégré l’ancienne ISIE ? Certains sont passés à autre chose, mais d’autres attendent encore une réponse convaincante qui tarde à venir …

Mehdi Kattou est animateur télé et radio. Il est aussi l'auteur d'un livre intitulé "Chronique d'une révolution avortée"

NB : texte corrigé et complété par R.B. L'original s'ouvre en cliquant sur le nom de l'auteur.

mardi 28 octobre 2014

La Tunisie vote laïque ! Une vraie révolution



Le parti laïque Nidaa Tounes (l’Appel pour la Tunisie) l'a emporté sur les islamistes d’Ennahda aux élections législatives. Les Frères musulmans tunisiens paient leur échec social et leur compromission avec les groupes salafistes violents.


Oui, un peuple arabe peut dire non aux islamistes, dans les urnes et sans les armes. C’est l’extraordinaire leçon que la Tunisie vient de donner aux... donneurs de leçons. Le grand parti laïque Nidaa Tounes, héritier des valeurs de Habib Bourguiba, devance largement les Frères musulmans du parti Ennahda aux législatives. Selon les dernières estimations, Nidaa Tounes obtiendrait 38 % des voix contre 31,8 % à Ennahda avec un taux de participation de 61,8 %. Les deux partis qui ont gouverné avec les islamistes, le CPR du président tunisien Moncef Marzouki, et Ettakatol, le parti du président de l’Assemblée nationale, Mustapha Ben Jaafar, sont balayés. Le Front populaire, la formation d’extrême gauche qui a vu deux de ses leaders assassinés en 2013, Chokri Belaid et Mohamed Brahmi, obtiendrait davantage de voix que les ex-partis de gouvernement. Plusieurs nouvelles formations « progressistes », comme Afek Tounes, apparaissent aussi sur la scène politique.
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LES OPPORTUNISTES COMME LES GIROUETTES CHANGENT DE LOOK* !  


Même si ces chiffres doivent être précisés et affinés dans les heures qui viennent, inutile de tourner autour du pot : la Tunisie a trop souffert avec les islamistes pour les reconduire au pouvoir. Ce pays n’est pas masochiste. Il a tenté l’expérience voici exactement trois ans, lors des élections du 23 octobre 2011 : les islamistes faisaient alors figure de martyrs après la chute de Ben Ali. Or les « martyrs » se sont révélés non seulement incapables de gouverner un pays - la Tunisie est descendue socialement et économiquement en enfer - mais les Frères musulmans se sont transformés à leur tour en agents de la répression religieuse et sectaire. 
  
Pourtant, les Tunisiennes et Tunisiens qui subissaient les assauts salafistes, les attaques des pseudo « comités de protection de la révolution », en réalité des milices parallèles, ont dû se coltiner les commentaires lénifiants de la bien-pensance médiatique parisienne sur la« modération » d’Ennahda. Le plus fort, c’est qu’à encore quelques instants du scrutin, les mêmes commentateurs très mal éclairés en remettent une couche sur les très gentils islamistes qui n’arrêtaient pas de changer suavement ! 
  
La victoire de Nidaa Tounes ? « Hum... des gens de l’ancien régime, non ? » On zappait ainsi la pléiade de personnalités de gauche, d’intellectuels brillantissimes, parfois ex-communistes, qui avaient rejoint la formation du vieux Béji Caïd Essebsi, l’un des héritiers de Bourguiba, et Premier ministre de transition au lendemain de la révolution du 14 janvier 2011. 
  
Le philosophe Abdelwahhab Meddeb, l’écrivain Hamadi Redissi, lui-même violemment agressé par les gangs islamistes, avec le journaliste Zyed Krichen, alors qu’Ennahda était au pouvoir, clamaient haut et fort la nécessité de chasser l’obscurantisme qui faisait le malheur de la claire Tunisie. « Je vote Nidaa Tounes pour retrouver l’air frais de la liberté et nous éloigner de l’étouffement que procure la colonisation des âmes » écrivait Meddeb le 5 octobre. Redissi, à quelques heures du jour J, suppliait ses concitoyens de ne pas avoir la mémoire courte et de voter utile en renonçant aux « fausses neutralités et aux discussions byzantines ». Ils ont été entendus. Mais même ceux qui ne les ont jamais entendus et qui ne les connaissent pas, dans les allées sombres du désespoir social, ont voté de la même façon ! 
  
Non, les islamistes ne peuvent pas faire croire ce qu’ils veulent aux pauvres et aux abandonnés. Au fait, leurs mécènes ne sont-ils pas les riches bourgeois du Golfe, les exploiteurs et les esclavagistes du Qatar, les banquiers secrets du monstrueux Etat islamique ? 
  
La Tunisie a voté en pensant, pas en chantant. Pour ses écoles, ses champs, ses usines, ses universités, ses enfants, elle a besoin de sous, pas de sourates. Elle sait que le djihad est non seulement à sa frontière libyenne mais aussi au cœur d’elle-même, dans ses maquis que le pouvoir Ennahda renâclait — et pour cause ! — à mater, voire à une dizaine de kilomètres de la capitale : la banlieue d’Oued Ellili a été le théâtre de violents affrontements avec un groupe djihadiste de femmes et d’hommes 48 heures avant le vote. Près de 2 400 Tunisiens sont partis pour la Syrie, 9 000 seraient volontaires mais empêchés de partir... Mais aussi : des milliers de jeunes ont fui sur les barques de la mort vers l’Europe illusoire du paradis social. Combien ont été avalés par les flots ? 
  
Tout cela — des hôtels désertés au jasmin ensanglanté et aux rêves assassinés — les Frères musulmans tunisiens viennent de le payer. 

Bon vent ! Et maintenant, la Tunisie doit revivre. Il faut l’aider. 

* PS : LES OPPORTUNISTES COMME LES GIROUETTES CHANGENT DE LOOK !

Rappelez-vous quand les Frères musulmans nahdhaouis sortis d'on ne sait où, ou plutôt rentrant de leur exil européen, et plus exactement exil doré londonien pour leur gourou; se sont abattus sur la Tunisie tels des rapaces pour voler la révolution des Tunisiens ... dés le lendemains, les Girouettes se sont mises à porter barbes, kamis et sceau frontal et voiles, marques de leur allégeance à leurs nouveaux maîtres, ceux qu'ils ont crus s'installer pour des siècle et des siècles en instaurant le VI Califat, comme disait Hammadi Jebali !

Hé ben, il est étonnant de les voir faire profil bas et d'en voir moins de barbes et de foulardées dans les lieux publics ... depuis le 26 octobre 2014 !

Étonnants ces tunisiens qui n'ont aucune personnalité et aucune conviction ni religieuse ni patriotique !!

Rachid Barnat


lundi 27 octobre 2014

Nous avons gagné ! Nous avons gagné ! Nous avons gagné !



Très grand jour hier en Tunisie ! Quelle fierté et quel plaisir d’enduire son doigt d’encre et de glisser son bulletin dans l’urne, tout en sachant que votre voix ne sera pas volée et que votre vote ne sera pas violé. S’il y a à énumérer les nombreuses victoires enregistrées le 26 octobre 2014, cet exercice démocratique réussi sera le premier. 

A l’exception de quelques observateurs bien avisés et journalistes bien informés par des instituts de sondage contraints à la discrétion, les résultats d’hier ont créé une surprise générale. Jusqu’au dernier jour, la majorité des Tunisiens n’avait aucune idée de qui va être le vainqueur et qui va être le vaincu. Mais si les classements des deux premiers étaient connus par les sondeurs, observateurs et certains journalistes, il n’en est rien pour le reste. Le suspense a duré jusqu’à la dernière minute et continue encore à durer, à l’heure de l’écriture de ces lignes puisque les résultats officiels ne sont pas encore connus, et ce suspense de ne pas connaitre les vainqueurs est la deuxième victoire de cet exercice démocratique. 

A 7 heures du matin du dimanche 26 octobre, à l’heure de l’ouverture des bureaux, les files d’attente étaient déjà longues et les citoyens étaient déjà pressés d’accomplir leur devoir. Cela est en soi une victoire : nous avons tous gagné, en tant que Tunisiens, quel que soit le bord auquel on appartient. 

Venons-en maintenant aux détails des résultats préliminaires et c’est notre camp dit démocratique-moderniste qui a remporté les premières places. Par les urnes, nous avons éliminés les revanchards et les haineux du CPR, Wafa et Tayar. C’est la quatrième victoire de ce jour. 

Les Islamistes peuvent mesurer leur véritable poids dans la société. Le véritable poids de l’islam politique est désormais connu et il ne pèse pas plus que 25% de l’électorat. Il y a eu, vraisemblablement (en attendant confirmation officielle des résultats) autour de 800.000 votants pour Ennahdha, soit 10% de la population en âge de voter, soit un peu plus de 50% du nombre de votants islamistes en 2011. C’est ici la cinquième victoire. 
La véritable débâcle des islamistes a été observée dans les circonscriptions de l’étranger et elle s’explique facilement. En 2011, les Mehrezia Laâbidi, Houcine Jaziri, Mohamed Ben Salem et Rached Ghannouchi étaient encore en étroite relation avec nos émigrés islamistes. En trois ans, ils ont coupé les contacts avec cette diaspora qui, elle-même, est rentrée en Tunisie pour occuper des postes de responsabilité. En rentrant, ils se sont coupés de leurs bases de l’étranger pour atterrir dans un pays (le leur) dont ils ne connaissent plus les codes et où ils n’ont pas vraiment de carnet d’adresses. Ils se sont entourés de plusieurs « nouveaux sympathisants » qui se sont avérés être des opportunistes, voire des infiltrés. En bref, ils sont devenus étrangers à l’étranger et ils sont restés étrangers en Tunisie. 

Maintenant que toutes ces victoires sont quasiment acquises et que le camp démocrate-moderniste va prendre les rênes du pouvoir, il faut savoir que le plus dur reste à faire. Je ne vais pas gâcher notre moment de joie. Il faut savourer ce plaisir, mais il est impératif de garder pied sur terre et de se rappeler les grandes urgences du moment. Les urgences des 100 premiers jours de nos nouveaux députés, de notre nouveau gouvernement et de notre nouveau président. 
Après la présidentielle, il y a des élections à venir et elles sont primordiales et aussi importantes que la présidentielle et les législatives. Il s’agit des municipales que les partis vainqueurs aujourd’hui doivent remporter. Pour ce faire, il y a un travail interne profond qui doit se faire dans ces partis à commencer par Nidaa Tounes. Le futur parti au pouvoir se doit d’organiser son congrès et de rassembler ses troupes au plus vite pour fixer le cap des municipales et des cinq ans. 
En parallèle, il est impératif et urgent de réformer le code électoral pondu par 217 députés qui préféraient leurs intérêts partisans aux intérêts de la nation. Ce code est liberticide et bourré de failles que les 217 nouveaux députés se doivent au plus vite de boucher. 
Autre loi pondue dans l’urgence et sur mesure par les 217 éjectés de l’ANC, celle relative à la Vérité et Dignité. Cette loi offrant une immunité et ouvrant la porte à une guerre civile dans le pays se doit d’être réformée dans l’esprit des lois transitionnelles de pays respectables ayant réussi leur transition, comme l’Afrique du Sud par exemple. 
Toujours en parallèle, il faut réformer les décrets-lois 115 et 116 relatifs à la presse et à l’audiovisuel de telle sorte qu’on supprime les failles qu’ils contiennent. Je ferme la parenthèse des urgences à venir, continuons à savourer la victoire durant quelques jours, on l’a bien méritée après trois ans de stress, de tension et de conflits. 

Le camp des perdants a commencé à se lamenter. Plutôt que de s’arrêter pour une autocritique, il cherche déjà des boucs émissaires. Pour eux, le peuple qui a voté Nidaa et le camp démocrate a tué la révolution et a fait ressusciter le RCD. Ce sont les mafias de l’ancien régime, l’Etat profond et les médias de la honte qui sont responsables de leur débâcle. Bref, tout un verbiage larmoyant de pauvres victimes. 
On ne va pas trop s’attarder sur eux, mais qu’ils sachent qu’un pays ne se gouverne pas par la haine et la division. Il ne se gouverne pas en insultant ses adversaires à l’étranger et il ne se gouverne pas en parlant de luttes contre la corruption, alors qu’on est soi-même corrompu. Il est à espérer que l’affaire du Sheraton Gate refasse surface, que Sihem Badi s’explique devant la justice sur l’argent qu’elle a donné au frère de Imed Daïmi et que les dossiers de Slim Ben Hmidène et Abdelwaheb Maâtar soient ouverts. 

En ce qui concerne les médias, que les perdants et gagnants sachent que nous sommes déterminés à ne pas revenir en arrière et à laisser échapper notre liberté d’expression. Nous en avons déjà parlé dans nos structures syndicales, la Fédération tunisienne des directeurs de journaux et le syndicat national des journalistes tunisiens. 

Dès que le nouveau pouvoir prendra place, nous le surveillerons, nous serons vigilants et continuerons à occuper pleinement notre positionnement de quatrième pouvoir. Nous le critiquerons et nous ne manquerons pas de pointer toutes ses défaillances. Et si, par malheur, ce nouveau pouvoir remet en cause nos acquis et met en danger la « républicanité » et la laïcité non dite de la Tunisie, nous lui rendrons la vie impossible comme nous l’avons fait avec l’ancienne troïka. 

Tant que nous avons une justice indépendante et juste, tant que nous avons une société civile active, nous autres médias resterons aux aguets car, sans justice et sans médias libres et indépendants, il n’y a point de démocratie et point de victoire à espérer. 

A mes amis de Nidaa, du Front et des différents autres partis du camp démocrate-moderniste vainqueurs du 26 octobre, dans quelques jours nous ne serons plus des vôtres. Nous ne serons fidèles qu’à nos principes ! 

TOUT COMMENCE

Article paru dans : Kapitalis
On ne peut que se réjouir et se féliciter que les élections législatives aient donné une majorité claire aux progressistes (si ils savent enfin s’unir) et aient renvoyé les obscurantistes dans la minorité. A cette minorité il faudra rappeler sans cesse les beaux discours qu’elle faisait il n’y a pas si longtemps sur la démocratie, les libertés et sa volonté de consensus ! A elle de jouer son rôle d’opposant mais dans le respecte des règles.

Cependant et c’est le sens de cet article, pour le nouveau pouvoir : être élu ne suffit pas et il doit œuvrer maintenant au progrès de ce pays sous l’œil vigilant, et qui demeurera vigilant, de la société civile. Autrement dit ce vote n’est absolument pas un blanc seing d’autant que les Tunisiens n’ont voté sur aucun programme mais sur leur volonté clairement affichée de ne plus voir les islamistes au pouvoir. Sur ce point c’est très clair mais après ….

Ce pouvoir a tout d’abord deux options : ou rester sur lui-même, étriqué et gérer au jour le jour ou, ce qui me parait nécessaire, élaborer un programme ambitieux et réaliste et associer à l’exécution de ce programme le plus de démocrates possible, le plus d’hommes et de femmes de bonne volonté. Je dirai que la situation du pays après trois ans de régression due  aux islamistes et à leurs comparses CPR et Etakatol, a besoin d’un nouveau souffle et de l’action de tous.

Avant même les élections j’avais déjà suggéré quelques pistes qui sont toujours d’actualité et je voudrai, ici, faire une  projection sur l’avenir.
Que voulons-nous pour le pays ? Il me semble qu’il résulte du combat de la société civile et des élections que le choix s’est porté sur l’ouverture au monde, sur le progrès économique et sociale et sur plus de justice sociale.
Chacun pourra dans le pays se montrer d’accord avec ces objectifs mais il s’agit de les rendre possibles en sachant que tout ne se fera pas en quelques mois mais plutôt quelques années et à condition que le cadre soit fixé.

Pour ma part je vois quatre grands chantiers prioritaires sur lesquels le nouveau pouvoir devra s’engager avec fermeté.
-  La Sécurité.
- Un Etat de droit renforcé.
- Une action forte en matière d’éducation.
- Une politique fiscale et sociale plus juste.

I - La sécurité :

Il est clair et chacun en est convaincu qu’il n’y a aura aucun progrès ni aucune possibilité de développement que ce soit dans le tourisme ou dans toutes autres activités si le pays n’assure pas la sécurité et ne remet pas fermement de l’ordre. Dans le vote qui est intervenu il y a la condamnation sans appel du laxisme qui a permis que les ordures soient à ciel ouvert, que le commerce parallèle occupe les rues et les trottoirs. Ce ne sont pas des détails, cela compte pour les Tunisiens eux-mêmes et pour l’image que donne ce pays. Cette exigence passe par la reprise en main de la police, une formation plus sérieuse et une gestion ferme des carrières. Il faut que la police devienne plus républicaine c'est-à-dire qu’elle oublie les idéologies et qu’elle prenne conscience qu’elle peut être efficace sans recourir à des méthodes blâmables et en respectant les droits de l’homme.
Cela nécessitera une reprise en main ferme de la part de l’encadrement mais aussi probablement par une amélioration des conditions d’emploi des policiers qui font, au service du pays, un travail nécessaire, difficile et qui doit être reconnu.
Si des directives claires sont données et si chacun sait que les dérapages seront fermement sanctionnés, il n’y a pas de raison que ce corps de fonctionnaire de l’Etat ne fasse pas son travail.

Mais la sécurité passe aussi par une Justice plus efficace et moins sujette à critique. Pour cela il faudra aller vers un statut des magistrats qui leur assure une indépendance réelle par rapport au pouvoir mais ce ne sera pas suffisant car cette Justice a pris de très mauvaise habitude de soumission et, dans certains cas de corruption. 
L’indépendance des Juges devra les conduire à s’écarter clairement et nettement de la culture d’obéissance qui a été  trop longtemps la leur mais il faudra aussi que le corps fasse le ménage et que toutes traces de corruption soient pourchassées. C’est, sans doute le dossier le plus délicat car certains se demanderont s’il faut accorder l’indépendance statutaire aux magistrats avant qu’ils ne soient réformés de l’intérieur.

Dans le cadre de cette politique de sécurité il faut faire en sorte que les discours de violence, de haine et de division ne puisse être tenus dans les mosquées qui, il faut l’admettre, ont joué un rôle néfaste dans les dernières années.
Il faut que le pouvoir applique avec énergie et détermination l’article 6 de la Constitution du pays qui dit clairement : « L’État est le gardien de la religion. Il garantit la liberté de conscience et de croyance, le libre exercice des cultes et la neutralité des mosquées et des lieux de culte de toute instrumentalisation partisane.

II - Un Etat de droit renforcé

Le régime de ben Ali avait développé dans le pays la corruption à tous les niveaux et le pouvoir islamiste n’a pas été en reste. C’est une gangrène qui risque, à terme, de ruiner le pays et qui, en tous cas, ne peut  être qu’un frein sérieux pour les investissements.
Quel investisseur prendra le risque d’investir alors que la règle de droit est susceptible de changer ou de ne pas être appliquée sans corruption ?

L’Administration doit prendre un nouveau départ et l’on ne doit plus tolérer le laxisme, la bureaucratie tatillonne qui ne respecte pas la loi.
Le Tunisien n’a pas a quémander son droit, il doit l’exiger de l’administration qui est à son service; et cette administration doit faire respecter la loi partout sans passe-droit.
Cette attitude  permettra aussi le développement des activités, des initiatives dans tous les domaines pour le bien du pays.

Ce qui est positif c’est que grâce au Président Bourguiba, la Tunisie ne part pas de zéro. Elle a déjà un droit, une administration et il suffit que tout cela soit, de nouveau géré par des hommes compétents et honnêtes;et il y en a beaucoup dans le pays.

Par ailleurs la société civile doit continuer son rôle de vigie et agir contre tous dépassements.
Et faut-il rappeler que la liberté de la presse doit être respectée, car c'est le quatrième pouvoir caractéristique des véritables démocraties !

III - Une politique d’éducation volontariste et forte :

Qu’est-ce qui a sauvé la Tunisie de l’emprise des obscurantistes ? Si on va à l’essentiel on peut dire que c’est le niveau d’éducation, de formation de son peuple.
Or sur ce point dont Bourguiba avait fait une absolue priorité et qui avait donné au pays les moyens de sa politique, le régime de Ben Ali avait ouvert la voix à une régression totale.

Ne soyons pas cruel mais il suffit de comparer les générations formées sous Bourguiba et les nouvelles générations pour voir, hélas, le gouffre qui s’est produit entre les deux générations.
Ben Ali, contrairement à Bourguiba, a fragilisé l’éducation publique en favorisant outrageusement les écoles privées, les cours privés, en laissant la corruption intervenir même dans ce domaine.
Ce faisant il a permis à une élite de progresser en payant; et a laissé une grande partie de la population sans réelle formation.

Y remédier doit être une absolue priorité. Il faudra que le pouvoir donne les moyens budgétaires de cette remise en ordre. C’est également un excellent moyen de lutter contre l’ignorance et de favoriser la démocratie qui exige des citoyens éclairés.

IV - Une politique et fiscale plus juste :

Les années qui viennent de se dérouler ont clairement montré une grave division du pays entre une élite aisée, quelques fois riche et une population de plus en plus pauvre et abandonnée. C’est le résultat de plus de cinquante ans de politique et c’est une des graves fautes des pouvoirs successifs.
Certes il fallait faire apparaître une classe moyenne aisée et instruite mais il ne fallait pas abandonner toute une partie de la population et certaines parties du territoire. Cette fracture a été en partie la cause de l’apparition et du succès des obscurantistes qui savent œuvrer dans la misère et l’ignorance.

Ce chantier visant à davantage de justice sociale est vaste et tout ne se fera pas en un instant mais c’est un chantier vraiment prioritaire si l’on ne veut pas, demain, se retrouver avec les problèmes que l’on vient de connaître.

Ce grand cadre ne peut-il être une plate forme dans laquelle beaucoup pourrait s’y retrouver depuis les libéraux intelligents et conscients des périls à venir et des hommes d’une gauche réaliste et efficace. 
A chacun de nourrir par ses idées, par ses projets ce cadre mais en gardant à l’esprit ces objectifs qui feront de la Tunisie un grand pays prospère. C’est de cette manière, c'est-à-dire avec un grand projet, que l’on fait progresser un pays. 

C’est exactement ce qu’avait fait Bourguiba en son temps et qu’il a par la suite, à tort abandonné, diminué par la maladie.

Rachid Barnat