mardi 12 décembre 2017

Le soufisme fait peur au wahhabisme

Le soufisme est né au fin fond de l’Afghanistan après l'arrivée de l'islam dans ces contrées d'hindouisme et de bouddhisme dont la sagesse millénaire a fécondé cette nouvelle religion. Ainsi le soufisme a apporté à l'islam la notion de compassion qui lui manquait et que l'on trouve dans le bouddhisme : l'amour et le respect des bêtes et de toutes les créatures. Ce qui se traduit par la tolérance des hommes pour autrui qu'il soit : homme, chien, chat, oiseau ...
Par la dialectique et la philosophie grecque, le soufisme sera par la suite un trait d'union entre les 3 religions monothéistes. C'est pourquoi il est devenu l'ennemi juré des wahhabites qui réfutent la philosophie * ! Si les wahhabis font la guerre au soufisme c'est qu'il est totalement à l'opposé du wahhabisme ! D'ailleurs, les tunisiens se souviennent du vandalisme perpétré par les Frères musulmans contre les mausolées de leurs saints : Sidi Bou Saïd, Lella Mannoubia ... ces mystiques soufis ; dans l'espoir de les effacer de leur mémoire collective pour leur vendre le wahhabisme qui fonde leur action politique !

R.B
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Pourquoi les jihadistes s’attaquent aux musulmans soufis

Depuis des années, les symboles et lieux saints de différentes confréries soufies, du Pakistan à l’Egypte en passant par le Mali, sont la cible d’extrémistes religieux.

L’attaque qui a fait plus de 300 morts dans une mosquée soufie lors de la prière du vendredi, le 24 novembre dans le Sinaï, a soulevé de nombreuses questions sur ce courant mystique de l’islam. Si la tuerie n’a pas été revendiquée, les experts soupçonnent l’organisation Etat islamique (EI) d’en être l’auteur.

Depuis plus d’un an, la communauté soufie est dans le viseur de la branche locale de l’EI dans cette région d’Egypte en proie aux violences. Mais pas seulement. Les groupes djihadistes ont multiplié ces dernières années les attaques contre les sanctuaires et les adeptes des ordres soufis au Pakistan, en Afghanistan, en Syrie mais aussi en Afrique, où le courant est largement répandu.
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Qu’est-ce que le soufisme ?

Le soufisme, en arabe tasawuf (« initiation »)est une démarche spirituelle considérée comme ésotérique au sein de l’islam, dans laquelle les fidèles cherchent à atteindre la fusion avec Dieu. « C’est d’abord de l’introspection. On ne laisse aucune place à l’ego, le nafs », explique Eric Geoffroy, islamologue et spécialiste du soufisme. Apparue dès l’aube de l’islam, puis structurée en tariqa (confréries) à partir du XIe siècle par des maîtres spirituels (cheikh), la voie soufie s’est propagée dans l’ensemble du monde musulman, d’Asie centrale au Maghreb, en passant par l’Inde, la Turquie et le continent africain. Selon les pays et les cultures, les adeptes du courant, rassemblés dans des zaouia (édifices religieux), pratiquent des séances de récitation (dhikr), des cercles de prière, des chants (sama’a) et des danses (hadra) afin d’accéder à un état supérieur et cheminer vers Dieu. Parmi ces rites, la fête du Mawlidqui commémore la naissance du prophète Mahomet, est l’une des plus importantes chez les soufis.

Considéré comme un courant quiétiste, discret et initialement apolitique – certaines grandes confréries se sont politisées au fil du temps –, le soufisme est difficilement chiffrable. Et même s’ils ne sont pas membres des confréries, beaucoup de musulmans sont toutefois très imprégnés de la culture soufie, qui prend des formes très diverses.

En Afrique, où le soufisme s’est-il implanté ?

Les confréries soufies ont connu un développement important dans l’ensemble de l’Afrique islamisée : en Egypte, au Maghreb et dans l’Afrique soudano-sahélienne. « Au Sénégal, au nord du Nigeria ainsi que dans des pays d’Afrique de l’Est comme le Soudan, la Somalie, l’Ethiopie et le Kenya, le soufisme est structuré avec des confréries plus ou moins puissantes, affirme Jean-Louis Triaud, historien de l’islam en Afrique. Dans le reste de l’Afrique subsaharienne, ce sont davantage des communautés et des associations autour de l’imam de la mosquée. »
Deux confréries puissantes ont participé au rayonnement du soufisme sur le continent : la Qadiriyya, née à Bagdad au XIe siècle et diffusée à travers le Sahara jusqu’au Mali, et, à partir du XVIIIe siècle, la Tijaniyya. Cette dernière, prosélyte, s’étend du Maghreb au Soudan. Très courtisée par les politiques, la confrérie tijane a un poids considérable au Sénégal, où le soufisme a créé « un Etat dans l’Etat », précise M. Triaud. Mais c’est à Fès que réside le tombeau de son fondateur, Ahmed Tijani. Devenu un lieu de pèlerinage très fréquenté par les fidèles subsahariens, le Maroc voit le soufisme comme un enjeu symbolique pour la diplomatie spirituelle sur le continent et de la lutte contre le fanatisme.

Quelles autres attaques ont visé les soufis en Afrique ?

En 2012, les membres d’Al-Qaïda au Maghreb islamique (AQMI) ont détruit les mausolées de saints musulmans à Tombouctou. Surnommée la Cité des 333 saints, la ville malienne est un grand centre intellectuel de l’islam. Ses dizaines de milliers de manuscrits, dont certains remontaient au XIIe siècle, et d’autres de l’ère pré-islamique, ont également été détruits.

Moins médiatisées, d’autres attaques ont visé l’Afrique de l’Est. En Somalie, les islamistes somaliens Chabab ont anéanti de nombreux mausolées de mystiques soufis dont la mémoire était vénérée par les populations locales.

Pourquoi les jihadistes s’en prennent-ils aux soufis ?

Le soufisme, réputé pour sa pratique tolérante de l’islam, est traditionnellement opposé aux courants littéralistes. « Le modèle de l’idéologie extrémiste, essentiellement wahhabite, est une forme de mondialisation de la religion. Les extrémistes ont les mêmes comportements, les mêmes costumes : ils portent la barbe, le voile, etc. Tout cela doit être formaté car ils considèrent que l’islam est le même partout. Or le soufisme s’adapte à chaque lieu, chaque culture, chaque temps aussi. Il n’est pas figé, contrairement à l’idéologie littéraliste, qui a l’obsession de vivre comme à l’époque du prophète », analyse l’anthropologue marocain Faouzi Skali, l’un des plus grands spécialistes du soufisme.

Attachés à une lecture littérale du Coran, les tenants de l’islam radical voient dans les enseignements soufis des dérives idolâtres. Leurs rituels pour se rapprocher de Dieu, y compris la fête du Mawlid, sont perçus par les extrémistes comme des « innovations » (bida’a) hérétiques. « La haine s’est sans doute cristallisée à un moment historique : l’arrivée du wahhabisme au XVIIIe siècle, qui a fini par donner une lecture de l’islam littéraliste et exclusiviste. On parle de salafisme, de jihadisme, mais les racines ne sont rien d’autre que le wahhabismeCe littéralisme exacerbé a fini par donner lieu à une idéologie takfiriste”, c’est-à-dire que tous ceux qui ne sont pas sur cette ligne sont considérés comme en dehors de l’islam. »

Si le conflit idéologique remonte à plusieurs siècles, les attaques contre les adeptes du soufisme et leurs symboles ont particulièrement marqué ces dernières années. « Le wahhabisme était relativement limité, mais le pacte de Quincy signé entre Franklin D. Roosevelt et le roi Ibn Saoud en 1945, garantissant la protection de l’Arabie saoudite, a permis au wahhabisme de s’étendre, y compris en Afrique, qui avait connu jusqu’alors un islam pacifique à travers les confréries soufies. Au final, on se retrouve dans une sorte de guerre contre l’héritage de l’islam traditionnel lui-même. On dit que les musulmans sont les premières victimes du terrorisme, mais pas seulement sous forme d’attentats : c’est une guerre idéologique qui frappe la religion en son cœur », regrette M. Skali.

Le contexte local joue-t-il un rôle ?

Au-delà du combat religieux, les attaques contre les soufis sont liées à des enjeux politiques et économiques propres à chaque pays. Dans le Sinaï, la confrérie Jarirya, qui a été visée par l’attaque du 24 novembre, est reconnue par le Conseil supérieur des ordres soufis d’Egypte. « C’est le seul pays qui dispose d’un conseil de ce type, étroitement lié au pouvoir égyptien. Donc, en touchant les soufis, ils touchent le pouvoir central », explique Eric Geoffroy.

Quant au Mali, où la France intervient militairement depuis 2013, des experts interprètent la démolition des symboles soufis comme une volonté de mener une guerre contre l’Occident, alors que celui-ci s’appuie sur certaines confréries pour lutter contre l’islam radical. « Dans ces pays, les soufis sont parfois vus comme des agents des pouvoirs occidentaux qui sont là pour détruire l’islam », reconnaît M. Geoffroy. La destruction des trésors de Tombouctou, autrefois détenus par les grandes familles de la ville, aurait permis aux jihadistes d’asseoir leur pouvoir. « Les soufis sont la cible la plus facile car, une fois que les confréries sont battues, c’est beaucoup plus facile d’exercer le contrôle. En Somalie, par exemple, quand les Chabab s’emparent d’une zone, ils détruisent les lieux de culte, changent la façon dont les écoles coraniques fonctionnent, obligent les récitations du Coran sur le mode saoudien [wahabite] et arrêtent toutes les célébrations soufies », indique Roland Marchal, chercheur au Centre d’études et de recherches internationales (CERI) de Sciences Po.

Les attaques restent ainsi fortement liées aux rapports de forces locaux. « Tout dépend du contexte, s’il y a une élection en cours par exemple. Il y a aussi une dimension économique : au Sénégal, on sait que la confrérie soufie des mourides cherche à étendre sa puissance économique. Donc, même si la grande tendance revient à opposer soufisme et wahabbisme, c’est beaucoup plus complexe que cela », conclut l’historien Jean-Louis Triaud.

Au Maroc, un manuel scolaire affirme que la philosophie est "contraire à l'islam". 




dimanche 10 décembre 2017

Chanson des escargots qui vont à l'enterrement

de Jacques Prévert, texte dit par Jean Reno, parrain des filles de Johnny Halliday, en hommage à leur père en l'église la Madeleine à Paris.


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A l’enterrement d’une feuille morte
Deux escargots s’en vont
Ils ont la coquille noire
Du crêpe autour des cornes
Ils s’en vont dans le noir
Un très beau soir d’automne
Hélas quand ils arrivent
C’est déjà le printemps
Les feuilles qui étaient mortes
Sont toutes ressuscitées
Et les deux escargots
Sont très désappointés
Mais voilà le soleil
Le soleil qui leur dit
Prenez prenez la peine
La peine de vous asseoir
Prenez un verre de bière
Si le coeur vous en dit
Prenez si ça vous plaît
L’autocar pour Paris
Il partira ce soir
Vous verrez du pays
Mais ne prenez pas le deuil
C’est moi qui vous le dis
Ça noircit le blanc de l’oeil
Et puis ça enlaidit
Les histoires de cercueils
C’est triste et pas joli
Reprenez vos couleurs
Les couleurs de la vie
Alors toutes les bêtes
Les arbres et les plantes
Se mettent à chanter
A chanter à tue-tête
La vraie chanson vivante
La chanson de l’été
Et tout le monde de boire
Tout le monde de trinquer
C’est un très joli soir
Un joli soir d’été
Et les deux escargots
S’en retournent chez eux
Ils s’en vont très émus
Ils s’en vont très heureux
Comme ils ont beaucoup bu
Ils titubent un petit peu
Mais là-haut dans le ciel
La lune veille sur eux.

jeudi 7 décembre 2017

Hommage du président Macron à d'Ormesson

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Jean d'Ormesson, ou la conversation perpétuelle
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Un jeune parti à 92 ans
Le chef de l'État évoque ses rencontres avec l'écrivain et voit en lui le représentant d'une haute tradition de civilité littéraire.
Longtemps, l'art littéraire fut indissociable de cet autre art dont la France se voulait championne : l'art de la conversation. De merveilleuses pages ont été écrites sur ce qui fut le creuset de la sociabilité, de la pensée, de la poésie et des arts non seulement en France, mais dans cette Europe qui, pour reprendre les mots de Marc Fumaroli, parlait français.
Rencontrer Jean d'Ormesson, c'était constater soudain que cet art n'avait pas disparu. Que la conversation pouvait, par mille détours, être une fête de l'esprit, un moment détaché de toutes les contingences et voué uniquement au plaisir de l'intelligence, soutenue dans le cas de Jean par une érudition joviale et un inépuisable goût de la vie. Je me souviens de celle que j'eus avec lui en mai 2016, où il se passionnait pour l'avenir de la France, et se disait « solidaire de tout, de Clovis à la Convention nationale ».

Tous les Français se souviennent de sa conversation avec François Mitterrand en septembre 1992. Ces deux bretteurs démontrèrent que la politique est belle lorsque le verbe y est fin et tranchant comme une lame. Lorsque j'eus le bonheur de faire la connaissance de Jean d'Ormesson, j'eus le sentiment, par ce que cette conversation avait de délicieusement daté et d'intemporel à la fois, que s'invitaient dans notre dialogue les ombres de Mme du Deffand, de Sainte-Beuve, de Cocteau et de Paul Morand, et qu'enfin toute la lignée littéraire française se trouvait comme concentrée dans cette façon de « frotter et limer sa cervelle contre celle d’autrui » dont parlait déjà Montaigne. Je renouais le fil de ces conversations dès que cela m'était possible, et l'enchantement ne s'en est jamais dissipé.
Il serait sans doute injuste de réduire Jean d'Ormesson à sa parole, que les esprits chagrins auraient vite fait de ranger parmi les artifices mondains. C'est comme écrivain que j'ai d'abord appris à l'aimer.
Mais précisément, ses plus grands livres - en tout cas ceux que je préfère - ne sont rien d'autre qu'une vaste conversation ; un propos à bâtons rompus avec des interlocuteurs imaginaires (et avant tout avec son lecteur muet !) qui entrelace tous les grands sujets dont se tisse notre humble existence, sans s'appesantir jamais, sans même avoir l'air d'y toucher, s'excusant d'être parfois grave, passant d'une profondeur volontiers mélancolique à l'éclat de rire salvateur.
Ce n'est pas une écriture que l'on découvre en lisant Jean d'Ormesson, c'est une voix, et c'est même un œil. C'est pourquoi tant de lecteurs furent si passionnés par ses livres : il y donne toujours le sentiment de vous convier à une conversation nonchalante, et cependant aiguisée, qui vous rend plus intelligent, meilleur, et surtout plus heureux.

On ne saurait ignorer le travail que requiert un tel art littéraire. Lui qui se reprochait sans cesse sa paresse fut un artisan infatigable des lettres. Lui qui aimait tant les classiques avait contribué, de manière plus novatrice qu'on ne le dit généralement, à faire éclater les cadres du roman, de La Gloire de l'Empire au Rapport Gabriel. Il est au fond l'inventeur d'un genre inédit dans les lettres françaises, le récit personnel et métaphysique, aussi éloigné du roman social que de l'introspection.
Il fallait bien du talent pour nous mener sans nous perdre dans les méandres de récits où le commentaire d'actualité côtoyait le souvenir intime, où Proust rencontrait Trinh Xuan Thuan, où les peines de cœur infligées par « Marie » étaient guéries par une lecture de Chateaubriand, à moins que ce ne soit par un bain de mer. Tout un paysage personnel s'est ainsi mis en place au fil des années, où nous aimions périodiquement à nous replonger, certains d'y être menés par la main amicale de notre passeur et assurés d'en sortir affermis dans notre goût de la vie et notre conscience de mortels. Dieu s'invitait souvent dans ce paysage, présence incertaine et évidente, qui avait tout organisé y compris son absence.

Cette dispute permanente entre le rire et les larmes, entre la légèreté et la gravité, entre l'érudition et l'insouciance, entre celui qui croyait et celui qui ne croyait pas est le sel même de la culture française. Jean d'Ormesson en était la quintessence. Il nous a enseigné, dans un siècle à bien des égards tragique, que la liberté et le bonheur restent à portée de main, et que la littérature en est le meilleur viatique.

Il avait pu - avec d’autres ! - me reprocher pendant la campagne présidentielle une phrase où, avec André Chastel, je disais de la culture française qu'elle ne se laisse point enfermer, mais qu'elle « filtre, reçoit, tamise », et à ce titre n'est pas « une » ; phrase dont on avait tiré argument pour m'accuser d'en nier jusqu'à l'existence. Mais il savait mieux que d'autres mon amour de la culture française, ce vaste fleuve si riche d'affluents où, esprit libre entre tous, il aimait à se baigner. Cette culture toujours en mouvement, coruscante, était la matière même de cette conversation perpétuelle que nous avions avec lui et ses livres.

Cette conversation semble interrompue mais, tendant l'oreille, on l'entend murmurer dans les livres qui peuplent notre bibliothèque ; en vérité, elle ne fait que commencer.

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Ce vendredi 8 décembre, la nation a rendu hommage à l'académicien disparu à l'âge de 92 ans. Après la célébration en son honneur à la cathédrale Saint-Louis des Invalides, le président de la République a présidé la cérémonie au cours de laquelle il a livré un discours brillant.
C'est dans la cour d'honneur des Invalides qu'Emmanuel Macron s'est adressé une dernière fois à Jean d'Ormesson. Dans un discours intense et poignant, le président a salué l'intelligence, le talent et la légèreté de l'écrivain qui le définissait si bien. Au terme de son discours, il est allé déposer sur le cercueil de l'académicien un crayon à papier, « un simple crayon, le crayon des enchantements », comme le souhaitait Jean d'Ormesson. Retrouvez ici l'intégralité de son discours.

« Messieurs les présidents, Monsieur le Premier ministre, Mesdames et Messieurs les ministres, Mesdames et Messieurs les parlementaires, Mesdames et Messieurs les académiciens, Mesdames et Messieurs les membres du corps préfectoral, Mesdames et Messieurs les membres du corps diplomatique, chère Françoise d'Ormesspn, chère Héloïse d'Ormesson, chers membres de la famille, chère Marie-Sarah, Mesdames et Messieurs.

« Si claire est l'eau de ces bassins, qu'il faut se pencher longtemps au-dessus pour en comprendre la profondeur ». Ces mots sont ceux qu'André Gide écrit dans son Journal à propos de la Bruyère.

Ils conviennent particulièrement à Jean d'Ormesson.

Car plus qu'aucun autre il aima la clarté. Celle des eaux de la Méditerranée, dont il raffolait, celle du ciel d'Italie, celle des maisons blanches de Simi, cette île secrète des écrivains. Celle des pentes enneigées et éclatantes où il aimait à skier, comme celles des criques de la côte turque, inondées de soleil.

Ne fut-il pas lui-même un être de clarté ?

Il n'était pas un lieu, pas une discussion, pas une circonstance, que sa présence n'illuminât. Il semblait fait pour donner aux mélancoliques le goût de vivre et aux pessimistes celui de l'avenir.

Il était trop conscient des ruses de l'Histoire pour se navrer des temps présents, et sa conversation, elle-même, était si étincelante qu'elle nous consolait de tout ce que la vie, parfois, peut avoir d'amer.

Jean d'Ormesson fut ainsi cet homme entouré d'amis, de camarades, offrant son amitié et son admiration avec enthousiasme, sans mesquinerie. Ce fut un égoïste passionné par les autres. Sans doute son bréviaire secret, était-il Les Copains de Jules Romains, auquel il avait succédé à l'Académie française. Berl, Caillois, Hersch, Mohrt, Déon, Marceau, Rheims, Sureau, Rouart, Deniau, Fumaroli, Nourissier, Orsenna, Lambron ou Baer… je ne peux les citer tous, mais cette cohorte d'amis, ce furent des vacances, des poèmes récités, de la liberté partagée.

Pour ceux qu'il accompagna jusqu'au terme ultime, sa présence et sa parole furent des baumes incomparables. Comme son cher Chateaubriand le disait de Rancé, « on croyait ne pouvoir bien mourir qu'entre ses mains, comme d'autres y avaient voulu vivre ».

Cette grâce lumineuse, contagieuse, a conquis ses lecteurs qui voyaient en lui un antidote à la grisaille des jours. Paul Morand disait de lui qu'il était un « gracieux dévorant », rendant la vie intéressante à qui le croisait. C'est cette clarté qui d'abord nous manquera, et qui déjà nous manque en ce jour froid de décembre.

Jean d'Ormesson fut ce long été, auquel, pendant des décennies, nous sommes chauffés avec gourmandise et gratitude. Cet été fut trop court, et déjà quelque chose en nous est assombri.

Mais celui que l'on voyait caracoler, doué comme il l'était pour l'existence et le plaisir, n'était pas le ludion auquel quelques esprits chagrins tentèrent, d'ailleurs en vain, de le réduire.

La France est ce pays complexe où la gaieté, la quête du bonheur, l'allégresse, qui furent un temps les atours de notre génie national, furent un jour, on ne sait quand, comme frappés d'indignité. On y vit le signe d'une absence condamnable de sérieux ou d'une légèreté forcément coupable. Jean d'Ormesson était de ceux qui nous rappelaient que la légèreté n'est pas le contraire de la profondeur, mais de la lourdeur.

Comme le disait Nietzsche de ces Grecs anciens, parmi lesquels Jean d'Ormesson eût rêvé de vivre, il était « superficiel par profondeur ».

Lorsqu'on a reçu en partage les facilités de la lignée, du talent, du charme, on ne devient normalement pas écrivain, on ne se veut pas à toute force écrivain, sans quelques failles, sans quelques intranquillités secrètes et fécondes.

« J’écris parce que quelque chose ne va pas » disait-il, et lorsqu'on lui demandait quoi, il répondait : « Je ne sais pas ». Ou, plus évasivement encore : « Je ne m'en souviens plus. » Telle était son élégance dans l'inquiétude.

Et c'est là que l'eau claire du bassin soudain se trouble. C'est là que l'exquise transparence laisse paraître des ombres au fond du bleu cobalt. Un jour vint où Jean-qui-rit admit la présence tenaillante, irréfragable, d'un manque, d'une fêlure, et c'est alors qu'il devint écrivain.

Ses yeux aujourd'hui se sont fermés, le rire s'est tu, et nous voici, cher Jean, face à vous. C'est-à-dire face à vos livres. Tous ceux que vous aviez égarés par vos diversions, que vous aviez accablés de votre modestie, tous ceux à qui vous aviez assuré que vous ne dureriez pas plus qu'un déjeuner de soleil, sont face à cette évidence, dont beaucoup déjà avaient conscience, se repassant le mot comme un secret.

Cette évidence, c'est votre œuvre. Je ne dis pas : vos livres, je ne dis pas : vos romans. Je dis : votre œuvre. Car ce que vous avez construit avec la nonchalance de qui semble ne pas y tenir, se tient devant nous, avec la force d'un édifice où tout est voulu et pensé, où l'on reconnaît à chaque page ce que les historiens de l'art appellent une palette, c'est-à-dire cette riche variété de couleurs que seule la singularité d'un regard unit.

La clarté était trompeuse, elle était un miroir où l'on se leurre, et le temps est venu pour vous de faire mentir votre cher Toulet. « Que mon linceul au moins me serve de mystère », écrivait-il. Votre linceul, lui, désormais vous révèle.

Nous devrons, pour vous entendre, à présent tendre l'oreille, et derrière les accords majeurs nous entendrons, comme chez Mozart, la nuance si profonde des accords mineurs.

Ce que votre politesse et votre pudeur tentaient de nous cacher, vous l'aviez mis dans vos livres. Et ce sont les demi-teintes, le « sfumato » subtil, qui vont à présent colorer la surface claire. Ce sont ces mille couleurs qui flottent comme sur de la « moire » précisément, dont Cocteau parlait en essayant de qualifier les blancs de Cézanne. Nous ne vous découvrirons ni triste, ni sombre, mais derrière votre ardeur nous saurons voir une fièvre, derrière vos plaisirs une insatisfaction, et derrière votre bonheur quelque chose d'éperdu, de haletant, qui nous touche en plein cœur.

Nous entrerons dans le secret de cette âme qui s'est si longtemps prétendue incrédule pour comprendre qu'elle ne cessa d'embrasser le monde avec une ferveur mystique, débusquant partout, au cœur de son ordre improbable et évident, ce Dieu, au fond si mal caché, dont vous espériez et redoutiez la présence et qui, peut-être, dans quelque empyrée, vous fit enfin : « La fête continue. »

Vous ne nous aviez pas si bien trompés, il est vrai. Nous savons que votre conversation la plus personnelle était réservée à ces écrivains que fascinèrent les mystères du monde, et d'abord l'insondable mystère du temps. Cheminer avec Saint-Augustin, Chateaubriand, Proust, c'est n'être point dupe des arcanes de la vie. S'entretenir par-delà la mort avec Caillois, Berl, ou votre père, c'est frayer dans des contrées parfois austères où vous alliez nourrir la force de vos livres. C'est dans ces confrontations intimes que vous alliez puiser cette énergie incomparable. Contrairement à Chateaubriand, encore lui, qui se désespérait de durer, vous avez cru qu'en plongeant au cœur des abîmes de la vie vous trouveriez la matière revigorante et universelle de livres où chacun reconnaîtrait sa condition, où chacun se consolerait de ses contradictions.

Et pour cela vous avez inventé, presque sans la chercher, cette forme nouvelle tenant de l'essai, de l'entretien, de la confession et du récit, une conversation tantôt profonde, tantôt légère, un art libertin et métaphysique. C'est ainsi que vous avez noué avec les Français, et avec vos lecteurs dans tant de pays, une relation particulière, une proximité en humanité qui n'était qu'à vous.

Le courage de l'absolu dans la politesse d'un sourire.

C'est cela votre œuvre, elle vous lie à Montaigne, à Diderot, à La Fontaine et Chateaubriand, à Pascal et Proust, elle vous lie à la France, à ce que la France a de plus beau et de plus durable : sa littérature.

C'est le moment de dire, comme Mireille à l'enterrement de Verlaine : « Regarde, tous tes amis sont là. » Oui, nous sommes là, divers par l'âge, par la condition, par le métier, par les opinions politiques, et pourtant profondément unis par ce qui est l'essence même de la France : l'amour de la littérature et l'amitié pour les écrivains. Et ce grand mouvement qu'a provoqué votre mort, cette masse d'émotion, derrière nous, derrière ces murs, autour de nous et dans le pays tout entier, n'a pas d'autres causes. À travers vous la France rend hommage à ce que Rinaldi appelait « la seule chose sérieuse en France, si l'on raisonne à l'échelle des siècles ».

Évoquant, dans un livre d'entretien, votre enterrement, vous aviez écrit : « À l'enterrement de Malraux, on avait mis un chat près du cercueil, à celui de Defferre c'était un chapeau, moi je voudrais un crayon, un crayon à papier, les mêmes que dans notre enfance. Ni épée, ni Légion d'honneur, un simple crayon à papier. »
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Nous vous demandons pardon, Monsieur, de ne pas vous avoir tout à fait écouté, pardon pour cette pompe qui n'ajoute rien à votre gloire. Avec un sourire auriez-vous pu dire peut-être que nous cherchions là à vous attraper par la vanité et peut-être même que cela pourrait marcher.

Non, cette cérémonie, Monsieur, nous permet de manifester notre reconnaissance et donc nous rassure un peu. Du moins puis-je, au nom de tous, vous rester fidèle en déposant sur votre cercueil ce que vous allez et ce que vous aviez voulu y voir, un crayon, un simple crayon, le crayon des enchantements, qu'il soit aujourd'hui celui de notre immense gratitude et celui du souvenir.


Je vous remercie.

lundi 4 décembre 2017

LE DANGER DU CONSENSUS

On a vu apparaître l'idée du consensus au lendemain des premières élections libres en Tunisie, augurant un nouveau type de démocratie que certains tunisiens qualifient de démocratie au rabais. Idée soutenue par les EU & l'UE et à laquelle les responsables politiques progressistes en Tunisie, semblent s'être résignés; puisque même l'UGTT, l'UTICA, la LTDH et l'Ordre des avocats, ont été célébrés par un prix Nobel de la paix, pour s'y être ralliés. 
Il faut pourtant, malgré la sorte d’unanimité qui a salué cette idée, se poser la question de sa pertinence. Et ce n’est pas parce qu’elle a été saluée unanimement, parce qu’elle arrangeait à la fois certains partis et l’Occident, qu’elle est utile au pays.

Peut-être a-t-elle eu un mérite celui de faire baisser la tension qui était créée par les islamistes dont on sait, par expérience, qu’ils n’hésitent pas à recourir à la violence et au terrorisme ne reculant pas devant les assassinats politiques. Mais c’était une façon de céder à leur chantage car même si elle a joué son rôle d’apaisement, elle a très vite montré ses limites tout en discréditant les "démocrates".

Pourtant l’idée du consensus n’est pas neuve en politique. Un pays comme l’Allemagne ou une institution comme l’Europe, fonctionnent sur ce mode qui consiste à discuter et à trouver des solutions acceptables par le plus grand nombre. En ce qui concerne l’Europe, on voit que cette manière de procéder a crée de grandes difficultés et une désaffection des citoyens qui ne comprennent pas les demi-mesures, les accommodements et en général le plus petit dénominateur commun qui bloque l'achèvement de la construction de l'UE. Encore qu'en Allemagne et en Europe ceux qui discutent et qui ont des idées contraires, partagent des valeurs essentielles comme les droits de l’homme, la défense des libertés, l’idée d’une certaine justice sociale et donc d’une redistribution. Ce qui n'est pas le cas des islamistes que l'Occident veut maintenir au pouvoir par tous les moyens et notamment en proposant le consensus qui trouve son origine dans "el ijma'â", concept auquel recourent les théologiens pour clore un débat difficile mais qui convient parfaitement aux Frères musulmans qui ne sont démocrates qu'avec ceux qui sont d'accord avec eux ou qui cèdent à leur pression, à leurs menaces voir à leur terrorisme; puisqu'ils sont passés maîtres dans le dévoiement des concepts : "ennahdha", démocratie, consensus, "ijma'â", "tawafuq" ... qu'ils ont vidés de leur sens !

Le professeur Yad Ben Achour fait une analyse théorique complète de cette idée de compromis. Il a fini par admettre que ce genre de démarche aboutit à dire souvent le tout et son contraire* : Nous sommes bien, devant un compromis qui maintient les contradictions, « en attendant que... », chacun attendant selon ses propres ambitions et espoirs. ", conclue-t-il.

Le problème en Tunisie est que, quelques soient les déclarations destinées à amadouer le peuple, on est en présence de deux systèmes de valeurs totalement et irrémédiablement opposés. D’un côté des partis qui acceptent clairement l’idée de démocratie et l’idée de liberté et notamment de conscience. D’un autre côté, des partis qui instrumentalisent la religion et veulent appliquer la chariâa et qui sont de fait contre la démocratie et contre la liberté, notamment de conscience. Si on les laissait faire, ils iraient très rapidement, comme l’expérience l’a montré, à la dictature au nom de Dieu. Que l’on se souvienne de l’exemple iranien et de celui des Frères musulmans en Egypte et à Gaza.

Dés lors, il faut clairement se poser la question : quel consensus peut-on trouver entre ces ceux conceptions ? Est-ce sérieux de seulement y penser ? 

Certes la réponse peut sembler difficile dans la mesure où les islamistes, conscients des rapports de force, font pour le moment profil bas, adhèrent en parole à l’idée démocratique, aux libertés tant qu’ils ont une part du gâteau. Mais qui peut croire réellement qu’ils renoncent à leur vrai projet ? Et qui peut croire que ce projet est compatible avec la démocratie et les libertés ? Il suffit de voir Erdogan à l'oeuvre depuis 2002 en Turquie pour en finir avec la laïcité instaurée par Kamel Atatürk et installer un régime totalitaire.

Le plus curieux c'est que les responsables politiques occidentaux qui ont "poussé" Nidaa Tounes dans les bras d'Ennahdha, se verraient mal faire alliance avec les partis d’extrême droite, chez eux ! 

Dés lors le consensus n’est qu’une duperie et ne permet que la coexistence des contraires laissant le champs libre aux islamistes de s’infiltrer partout et de distiller leur idéologie mortelle pour, un jour, prendre le pouvoir.

Dans cette politique dite du "consensus", il y aura tôt ou tard un perdant. Le perdant évident c’est d’abord le pays lui-même, empêché de progresser réellement par des mesures fortes et claires. Mais ce sera aussi, n’en doutons pas, les progressistes qui seront balayés lorsqu'ils auront laissé se diffuser suffisamment les idées arriérées des islamistes qu'ils laissent s’infiltrer un peu partout dans les rouages de l'Etat. Il sera alors trop tard pour s’y opposer car les Frères musulmans contrairement à ce que raconte Ghannouchi, n'ont pas changé d'idéologie ni de projet. C'est le cas de la Turquie où Erdogan est entrain de faire le ménage dans l'administration turque mais aussi celui de l'Algérie où le FIS s'est bien implanté et dicte sa loi aux militaires qui gouvernent pour le moment mais pour combien de temps encore.

Enfin il est clair que ce consensus qui donne le pouvoir à une coalition molle entre Nidaa Tounes et Ennahdha finira par installer une sorte de dictature soft, empêchant l’alternance. Consensus qui est entrain de décourager les citoyens qui ne se retrouvent pas dans cette politique qui, par ailleurs, a complètement échoué sur de nombreux terrains.
Tout cela ne marche que parce que les deux grands partis ont adopté l'idée du "consensus mou" dans lequel le jeu de dupe profite aux islamistes qui par la menace parviennent petit à petit à leurs fins face à des progressistes tétanisés par la peur du terrorisme. Ces deux partis se contentent de gérer-mal-le pays qui ne cesse de reculer sur tous les plans.

Il est clair que cette situation ne pourra pas durer.

Rachid Barnat

La chose et son contraire, par Yadh Ben Achour 
Le compromis constitue rarement le signe de la synthèse ou de l'harmonie. Instrument politique, relevant plutôt de la tactique que de la stratégie, il est destiné principalement à éviter les confrontations et les crises dont personne n'est certain de sortir vainqueur. Il crée, par conséquent, des situations d'attente dont chaque acteur espère une issue favorable. S'il est une condition de réussite en politique, il n'en est pas moins porteur d'idées contradictoires souvent accolées les unes aux autres. Il en est ainsi dans la Charte du dialogue national global yéménite que nous avons déjà citée. Dans la partie relative à « l'identité de l'État », le point 10 intitulé « la religion de l'État » englobe deux points. Le premier définit l'islam comme la religion de l'État et la langue arabe comme la langue officielle du Yémen. Le deuxième stipule que : « le Yémen est un État fédéral, civil, démocratique, indépendant et souverain, fondé sur l’égale citoyenneté, la volonté du peuple et la souveraineté de la loi. Il constitue une partie de la nation arabe et islamique. » Ainsi, d'un côté il est fait référence à l'islam en tant que religion de l'État, ce qui ne fait que consacrer logiquement les principes constitutionnels déjà inscrits dans la Charte, tels que le principe de la « charia comme source du droit », ou encore les institutions historiques indépendantes admises par le fiqh, comme l'autorité de consultation, iftâ,  la zakât ou les awqâf (biens de main morte). Mais, d'un autre côté, on affirme néanmoins la souveraineté du peuple, de la loi et du législateur, la démocratie et les droits de l'homme, la primauté du droit international, en particulier la Déclaration universelle des droits de l'homme et les deux pactes onusiens, la promotion quasiment inconditionnelle des droits de la femme, ce qui ne s'inscrit pas dans la même logique que celle de la révélation de la loi par le texte sacré et les dires du Prophète, les droits de Dieu et la jurisprudence dérivée d'une intention religieuse.
La constitution égyptienne remaniée proclame dans le préambule : « Maintenant, nous rédigeons une constitution parachevant la construction d'un État démocratique moderne dont le gouvernement est civil ». « Nous rédigeons une constitution qui confirme que les principes de la charia islamique sont la source principale de la législation et que la source autorisée de son interprétation est constituée par les règles de la Cour constitutionnelle dans ce domaine ». Ainsi, la Cour constitutionnelle, organisme moderne d'inspiration européenne, acquiert une habilitation inattendue à interpréter la loi sacrée.
La constitution tunisienne est certainement la plus sécularisée du monde arabe. Cependant, par le jeu de compromis successifs, notamment au sein de la « Commission des consensus », lajnat atawâfuqât [17] , elle n'échappe pas aux ambiguïtés et contradictions. Si cela n'apparaît qu'en filigrane dans le préambule et entre l'article premier et l'article 2 de la constitution, cet aspect va se révéler d'une manière très claire dans certains articles de la constitution, comme l'article 6 ou l'article 39. Considérons le seul exemple de l'article 6, plus proche de notre sujet. Ce dernier est ainsi rédigé : « L’État protège la religion, garantit la liberté de croyance, de conscience et de  cultes. Il assure la neutralité des mosquées et des lieux de culte de toute exploitation partisane.
L’Etat s’engage à diffuser les valeurs de la modération et de la tolérance et à protéger le sacré de toute atteinte. Il s’engage également à prohiber et empêcher les accusations d’apostasie, ainsi que  toute incitation à la haine et  à la violence ».
En vérité, comme il est aisé de le constater, cet article constitue un véritable pot-pourri constitutionnel. Il est le résultat de confrontations objectives, profondes et multiples entre les tenants conservateurs d'une constitution protectrice de l'islam et de son rôle dans la société et dans l'État et les tenants d'une séparation de la politique du droit, de l'État et de la religion sociale. Pour ces derniers, la religion doit demeurer dans le cercle de la foi, du culte et des mœurs, mais ne doit pas aller au-delà. Cet article a provoqué une véritable secousse tellurique au sein de l'opinion puisque, en consacrant la liberté de conscience, huriyyat adhamîr, il s'inscrit dans une perspective résolument moderne et révolutionnaire, en totale rupture avec le shar’ classique qui ne reconnaît pas, pour le musulman, la liberté de quitter sa religion. Dans cette perspective, l'article revendique la liberté de religion, la tolérance et la modération, la neutralité partisane des mosquées et des lieux de culte, condamne tout appel à la violence ou au meurtre des hérétiques et apostats. Mais, d'un autre côté, il fait de l'État le protecteur de la religion, ce qui ne signifie rien d'autre que la religion islamique, et l’engage à protéger le sacré contre toute atteinte. Il faut reconnaître qu'il sera bien difficile de concilier le rôle de l'État en tant que protecteur de la religion et du sacré et son rôle en tant que garant de la liberté de conscience. Nous sommes bien devant un compromis qui maintient les contradictions, « en attendant que... », chacun attendant selon ses propres ambitions et espoirs.